24/01/2010

Le voyage dans les trains de déportation

Le voyage dans les trains de déportation 


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Plus d'une fois les Allemands firent prendre à leurs victimes des billets pour « Ober-Majdan »; c'est ainsi qu'ils avaient baptisé Treblinka.  On commençait à parler dans toute la Pologne de ce lieu horrible.  Dès lors les SS. évitèrent de prononcer le mot de Treblinka quand ils faisaient monter leurs victimes en voiture.  Mais leur comportement ne laissait aux voyageurs aucun doute sur le sort qui les attendait.  Ils étaient entassés à cent cinquante au moins, souvent à cent quatre-vingts et parfois à deux cents dans un wagon à marchandises, et pas une seule fois ils ne recevaient à boire pendant tout le trajet qui durait jusqu'à deux ou trois jours.  Ils étaient torturés par la soif au point d'en être réduits à boire leur urine.  Pour cent zlotys les gardiens promettaient une gorgée d'eau, mais le plus souvent ils n'apportaient rien.  On était si serré que parfois il fallait voyager debout.  En cours de route, surtout pendant les journées étouffantes de l'été, il mourait dans chaque wagon plusieurs personnes : des vieux et des cardiaques.  Comme on n'ouvrait pas les portes avant d'être arrivé à destination, leurs corps qui commençaient à se décomposer empoisonnaient l'air.  Si quelqu'un faisait flamber une allumette pendant la nuit, les gardiens ouvraient le feu.  Le coiffeur Abram Kon raconte que dans son wagon, ils blessèrent ainsi un grand nombre de personnes et en tuèrent cinq.
Pour ceux qui arrivaient des autres pays France, Bulgarie, Autriche, etc., le voyage était tout différent.  Ils n'avaient jamais entendu parler de Treblinka, et jusqu'au dernier moment ils étaient persuadés qu'on les emmenait travailler.  Les Allemands faisaient miroiter les commodités et les charmes de la vie nouvelle qui les attendait.  Certains convois arrivèrent chargés de gens qui avaient cru partir en pays neutre : ils étaient munis de passeports étrangers et avaient obtenu des autorités allemandes, en y mettant le prix, les visas nécessaires.
Un jour le train amena à Treblinka des citoyens du Canada, des Etats-Unis et d'Australie, que la guerre avait surpris en Europe : après bien des démarches et moyennant de gros pots-de-vin, ils avaient obtenu de partir en « pays neutre » ! Les trains venant d'Europe occidentale avaient des wagons-lits et des wagons-restaurants.  Ils étaient desservis par le personnel ordinaire : ici, pas de gardiens.  Les voyageurs emportaient des coffres volumineux, d'énormes valises, et de la nourriture en quantité.  Les enfants descendaient aux arrêts et s'informaient auprès des employés : serait-on bientôt à Ober-Majdan ?
De temps à autre il arrivait des convois de Bohémiens venant de Bessarabie et d'autres régions.  Des trains amenèrent aussi de jeunes Polonais, paysans et ouvriers, qui s'étaient soulevés ou avaient pris part à la guerre des partisans.
Il est difficile de dire ce qui est le plus affreux : d'aller à la mort dans d'horribles souffrances en sachant que chaque instant vous rapproche d'elle, ou bien de regarder par la portière d'un wagon de première classe dans, une ignorance complète de ce qui vous attend, tandis que de la station on téléphone déjà au camp pour annoncer l'arrivée du train et le nombre des nouvelles victimes.

de Vassili Grossmann

23:23 Écrit par dorcas dans Camp Treblinka | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : allemands, pologne, treblinka, wagon |  Facebook |

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