24/01/2010

Les hommes

Les hommes

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Les hommes, eux, se déshabillaient dans la cour.  On en désignait, dans le premier contingent de la journée, de cent cinquante à trois cents parmi les plus robustes, qui étaient chargés d'enterrer les cadavres et que, d'ordinaire, on tuait le lendemain.  Les hommes devaient se déshabiller rapidement, mais ranger avec soin leurs chaussures, leurs chaussettes, leur linge, leur veste et leur pantalon.  Tout cela était ensuite trié par une deuxième équipe, dite «rouge» à cause de la couleur des brassards.  Ce qui pouvait être expédié en Allemagne était sur-le-champ porté au dépôt; toute marque de fabrique, métallique ou autre, était soigneusement enlevée.  On brûlait le reste ou bien on l'enterrait dans des fosses.  Cependant, l'inquiétude ne cessait de grandir.  Quelle était cette effroyable odeur que coupait à tout moment celle du chlorure de chaux ? Pourquoi ces essaims de mouches grasses et obsédantes, ici, parmi les pins ? Le souffle rauque, le cœur battant, on cherchait jusque dans les moindres indices la clef de l'énigme; on voulait soulever un coin du voile... Pourquoi là-bas, en direction du sud, ce fracas d'excavateurs géants ?
Les gens nus étaient conduits à des guichets où ils devaient remettre leurs papiers et objets de valeur.  Et de nouveau la voix s'élevait, terrible, hypnotisante : « Achtung ! Achtung !  Achtung ! Quiconque tentera de dissimuler des objets de valeur sera puni de mort ! »
Le Scharführer était assis dans une petite cabane de planches.  Il était entouré de S. S. et de wachmanns qui se tenaient debout.  Il y avait près de la cabane plusieurs caisses de bois : une pour les billets de banque, l'autre pour les pièces de monnaie, une troisième pour les montres, les bagues, les bracelets, les boucles d'oreilles et les broches ornées de pierres précieuses.  Les papiers, désormais inutiles, jonchaient la terre, les papiers de ceux qui dans une heure seraient entassés dans la fosse.  Mais on triait soigneusement l'or et les objets précieux : des dizaines. de joailliers établissaient le titre du métal, la valeur des pierres, la pureté des diamants.
Cuir, papiers, tissus, ces brutes utilisaient tout ce qui avait appartenu à l'homme; ils ne faisaient Il que de cette chose précieuse entre toutes : sa vie.  Combien d'esprits vastes et puissants, de cœurs purs, de beaux yeux d'enfants, de doux visages de vieilles, combien de jeunes filles fières de leur beauté que la nature avait mis des siècles et des siècles à créer, ont été précipités, énorme flot silencieux, dans l'abîme du néant ? Quelques secondes suffisaient pour détruire ce que la nature et le monde avaient créé dans le gigantesque et douloureux enfantement de la vie.
Au guichet, tout changeait brusquement : finie la torture du mensonge qui les tenait tous dans l'hypnose de l'ignorance et dans la fièvre, et qui les faisait soudain passer de l'espoir au désespoir, des visions de la vie à l'horreur du néant.  Elle avait été jusque-là un des éléments de la chaîne qui, implacablement, les conduisait à la mort.  Elle avait facilité aux SS. leur travail, mais au dernier acte du pillage, ils levaient le masque, brisant les doigts des femmes pour en retirer les bagues et leur arrachant leurs boucles d'oreilles.

source : http://pagesperso-orange.fr/d-d.natanson/treblinka.htm#de...

22:43 Écrit par dorcas dans Camp Treblinka | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ss |  Facebook |

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