06/02/2010

Kommandos de femmes

Kommandos de femmes

kommandos-de-femmes

 

Poursuivant son hallucinante enquête sur les camps de la mort, Christian Bernadac aborde avec "Les mannequins nus", le premier dossier d'une nouvelle série consacré aux camps de femmes.

On ignore en général que l'enceinte d'Auschwitz abritait, à l'ombre des fours crématoires, un immense camp de femme, un camp où chaque déportées, dépouillées de cette enveloppe qui la rattachait à son passé, est précipitée dans un monde qu'elle est incapable de comprendre ou d'imaginer.

Nue, elle n'a que quelques jours pour se fondre dans la masse, pour réaliser l'amalgame, pour n'être plus qu'un numéro matricule d'une série, d'un block, d'un commendo.

Elle devient un mannequin nu, un objet.

Ces femmes d'Auschwitz ont connu la pire existence concentrationnaire, mais elles ont comme les hommes, peut-être mieux, s'organiser, s'entraider, résister.

Beaucoup malgrè la hiérarchie sans cesse préoccupée de trancher les franges de la masse, sont sorties de ce "troupeau de choses" pour ébranler le système.

Recherchant et retrouvant documents et témoignages inédits, Christian Bernadac retrace ces miracles quotidiens de la survie et de l'espoir.

Peu à peu, de cet enchevêtrement de crânes tondus, émergent les visages paisibles du refus...

--------------------------------

extrait du livre

Ce matin ce fut le drame, un drame atroce.

unsslacheseschienssurunjuif 

Un SS, lâche ces chiens sur un juif

Nos gardiens ont lâchés leurs chiens sous prétexte de nous faire sortir plus vite de la baraque.

J’aime les bêtes en particulier les chiens que je n’ais jamais craint ; à cet instant je connais la peur panique, une peur qui prend au ventre et qui paralyse. Une des bêtes fonçait sur moi. C’est une des bêtes puissante, solide sur pattes, au pelage fauve. Dans un éclair, je vis la gueule ouverte. Ses babines retroussées laissaient voir des crocs luisants, prêts à déchirer. Ses oreilles bien droites pointaient ; ses yeux semblables à deux billes en jais, lançaient des éclairs de fureurs ; sa langue pendait.

La bête respirait la force et les jarrets musclés, dans l’effort, entrainaient son corps par bond successifs. J’entendais son souffle rauque et saccadé. Un peu d’écume recouvrait ses flancs et son poitrail d’un beige clair. La peur, cette peur contre laquelle on ne peut vraiment rien, me clouait au sol ; c’est peut-être grâce à elle que je fus sauvée de l’inévitable. J’avais entendu dire que lorsque un chien furieux attaque, il faut éviter de bouger et encore moins fuir.

J’étais donc là, face au chien, immobile, le fixant dans les yeux ; la bête à un mètre, les pattes avant raides, l’arrière)train baissé, prête à bondir sur moi, était à l’arrêt. Un filet de bave allait se perdre dans ses poils. Intensément, nous nous fixions. Qui, de la bête ou de moi allait céder ? Je savais qu’il me fallait tenir, je le voulais de toutes mes forces, autrement elle se jetterait sur moi.

C’est le chien qui, un instant, fut distrait de sa garde vigilante. Une femme « paniquée » se sauva derrière moi en courant. Les sens toujours en alerte la bête ne fit qu’un bond, me frôla et retomba lourdement sur sa victime qui s’affala et retomba lourdement sur sa victime qui s’affala comme un sac de son. Les pattes puissantes aux griffes pointues lacérèrent la pauvre robe rayée, les crocs blancs cherchèrent la gorge.

La femme à terre, se protégeant le visage de ses bras, hurlait d’épouvante et de douleur ; le chien excité par l’odeur du sang était comme fou ; un bruit de chair déchiquetée, d’os brisé mit le comble à sa sauvagerie.

Impuissante devant ce drame atroce, j’assistais à l’agonie de cette malheureuse. Que cela cesse ! Que ce cauchemar finisse ! Qu’il rappelle sa bête.

Le chien tenant dans sa gueule un des bras de la femme la secouait de droite à gauche pareille à une poupée de chiffon.

Soudain un coup de sifflet strident stoppa net les élans du chien qui, à regret, un lambeau d’étoffe accroché à une dent, abandonna la femme toute sanglante et s’assit, en chien bien dressé, attendant les ordres de  son maître. Le soldat allemand partit enfin, la bête sur  ses talons. Un silence lourd d’horreur plana devant la baraque entrecoupé seulement des plaintes et des sanglots de la femme  blessée que nous n’avions pas le droit de secourir…

-------------------------------------

Ce qui fut le pire:

la peur

Ce ne fut pas le froid, si cruel, dont la seule pensée faisait pâlir les plus courageuses, le matin avant l’appel.

Ce ne fut pas la faim, compagne inséparable de toutes les heures, inspiratrice de nos rêves et sujet de nos conversations.

Ce ne fut pas le travail, pic si lourd entre nos mains affaiblies ou longues heures de la nuit, debout, devant  une machine.

Ce ne fut pas la saleté, celle de la voisine et la sienne. On s’habitue à sentir courir sur son corps des centaines de poux, à l’odeur de la dysenterie, à la laideur, aux coups…

Mais le pire, ce fut de voir mourir ses camarades. L’une après l’autre, elles prenaient ce visage à la fois creusés et bouffi, qui vous faisait penser : « elle n’en a plus pour longtemps » Et un matin, dans la salle où nous couchions, huit cents entassées, sur la terre battue, nous trouvions près de nous un corps déjà froid. Si grande était notre faiblesse que la mort était douce, et facile le passage hors de cette humanité dont nous semblions déjà rayées.  Nous évoquions alors les journées  passées avec la morte, les beaux projets communs, les petits enfants dont elle parlait souvent, ou la vieille maman qui  attendait en France, si loin… Et nous frissonnions à cause de tous ces rêves vains, à cause de ces espoirs déçus, et aussi, un peu sans nous l’avouer, parce que nous avions peur d’être un jour ce pauvre cadavre dont le bras dépasserait sous le morceau de toile à sac, dans la charrette où l’emmènerait quelque part en forêt, une équipe de Polonaises bavardes et inconscientes. Nous nous sentions un peu plus seules, un peu plus abandonnées…

Ce qui fut pire c’est de pensée à Madeleine, mon amie, que je croyais brûlée vive au revier, ou à Valentine, notre petite sœur d’adoption qui s’en alla doucement, sans faire de bruit, modeste et effacée jusqu’au dernier moment.

Ce qui fut pire, ce fut d’épier sur le visage amaigrie de ma sœur les signe de la mort, de la voir tomber évanouie près de moi pendant les appels, d’imaginer le retour à la maison sans elle, le chagrin de maman.

Rechlin, tombeau de mes camarades…Je ne pourrai  jamais entendre ce nom sans frémir d’horreur.


23:46 Écrit par dorcas dans Livres sur la Shoah | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : camps, auschwitz |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.