03/03/2010

Après 70 ans de lutte, la descendante d’un industriel juif obtient réparation pour spoliation

Après 70 ans de lutte, la descendante d’un industriel juif obtient réparation pour spoliation
Par Sarah Drai pour Guysen International News
Mercredi 16 septembre 2009

L’immonde nazi Hermann Goëring déclarait cyniquement, alors qu’il ordonnait l’acheminement des Juifs vers les camps de la mort : « Puisqu'on brûle les Juifs, ils ne pourront plus profiter de leurs tableaux. Autant les avoir chez moi »… La spoliation des tableaux des Juifs pendant la guerre était un phénomène répandu, même en France. Le rapport Mattéoli, une mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France évalue à 1,35 milliard d’euros (plus de 5,2 milliards de francs à l'époque) le montant des confiscations dont ils ont été victimes, en dehors des pillages des appartements et des œuvres d'art par les Allemands.
Ces derniers jours, la famille de Friderich Unger, un industriel juif, vient d'obtenir réparation et sera indemnisée à hauteur de 1,37 million d'euros : ce dernier avait fait don en 1939 de trois tableaux de maîtres à la France pour essayer d’obtenir, en vain, la nationalité française.
Il aura fallu attendre 70 ans pour que la famille soit indemnisée.
 
C’est dès 1938 que Friederich Unger tente d’être naturalisé français. Autrichien, déchu de sa nationalité parce que juif, il arrive alors en France, ce pays qu’il admire, avec sa famille et son associé Otto Anninger. Il souhaite s’y installer, mais ses biens, dont sa collection de tableaux, restent bloqués à la douane.
 
Déterminé à obtenir la nationalité française, il entame des démarches. Des fonctionnaires lui indiquent qu’un « geste » serait le bienvenu.
Réfugié en France depuis six mois, il écrit d’Aurillac une lettre au directeur des Beaux-Arts : « Je serais très heureux de pouvoir, en qualité de Français, faire cadeau, au Musée que vous voudrez bien désigner, les peintures suivantes... ».
 
La lettre est courte et l’on y relève des fautes d’orthographe, mais peu importe, on y devine la détresse de cet homme qui considère que la France est son dernier espoir.
 
Deux mois seulement s’écoulent et le 1er février 1939, le directeur général des Beaux-Arts, du ministère de l'Education nationale, lui répond et l'informe que sa proposition sera « immédiatement étudiée par la direction de musées nationaux ». Le don est accepté très rapidement et « avec reconnaissance » le 4 avril 1939, confirmé par décret présidentiel le 24 mai 1939.
 
Les trois tableaux quittent le conteneur immobilisé pour être accueillis au Louvre : une "Nature morte aux instruments de musique", de Pieter Claesz (XVIe), une "Nature morte aux fleurs" de Jan de Heem II (XVIIe) et "La famille de Darius aux pieds d'Alexandre" de Francesco Trevisani (XVIIIe).
 
Une fois les tableaux remis, la naturalisation de M.Unger n’est soudain plus si évidente. La guerre éclate, et toujours pas de nouvelles. Le 7 septembre 1939, tandis qu’il est en voyage d’affaires à New York, il reçoit une réponse: « Cette demande, après examen, ne m'a point paru susceptible d'être accueillie, en raison de son irrecevabilité, le postulant n'ayant pas les trois années de résidence en France. ».
 
Friedrich Unger, déçu par les fourberies de l’administration, comprend que ce n’est pas en France qu’il peut espérer trouver refuge. Il décide de ne pas rentrer, fait venir sa famille aux Etats-Unis et s’y installe.
 
En toute légitimité, il cherche dès 1939 à récupérer ses tableaux. Il reformule cette requête après la Libération et continue d’insister jusqu’à sa mort en 1954, mais en vain.
 
Pour la France, M.Unger n’entre pas dans la catégorie des « Juifs spoliés ». Tout d’abord, parce qu’il n’a pas été victime d’un vol, ni d’une vente forcée mais a fait un don. Les autorités administratives poursuivent: cette transaction n’a pas eu lieu pendant la guerre. En d’autres termes, accuser la République fait tache.
Le 28 février 1946, le comité des conservateurs du Louvre l’informe d’un « refus unanime (…) : une telle décision risquerait de créer un précédent fâcheux ».
 
Mais la famille de M.Unger compte bien obtenir réparation de la France. Les héritiers réclament un réexamen de la situation et essuient un troisième échec. En mars 20004, Jacques Foucart, conservateur général au département des peintures, interrogé alors par Le Monde, jugeait de nouveau le dossier limpide et arguait que toute remise en cause du don serait un « abus d'interprétation ».
 
En décembre 2008, l’espoir renaît. Le ministère de la Culture, dès décembre 2008, estime la requête de la famille Unger, qualifiée de "juridiquement fragile mais moralement indiscutable". La fille de M. Unger, Grete Heinz, a eu le temps d’assouplir sa demande, réclamant désormais une indemnisation et non la restitution des œuvres.
 
Mardi 15 septembre 2009, on apprenait par l’avocate de la famille, que les descendants de M.Unger venaient d’obtenir réparation et allaient être indemnisés à hauteur de 1,37 million d'euros. La direction des musées de France précise qu’un "montage" a bien été trouvé mais "l'arbitrage n'est pas encore finalisé".
 
Grete Heinz pourrait être arrivée au terme de 70 ans de lutte contre la justice française et le Louvre. Me Hershkovitch, son avocate, déclare : "Mme Heinz a 83 ans. Elle se battait pour la mémoire de son père. Aujourd'hui, elle est heureuse. J'aimerais qu'elle le reste."
 
D’après la direction des musées de France il s’agirait de l’ultime réclamation portant sur une œuvre spoliée conservée dans les collections nationales. Pourtant, en novembre 2008, quand il avait rendu aux héritiers du collectionneur Harry Fuld Jr Le Mur rose, le ministère prétendait déjà avoir clos le dossier relatif aux spoliations des biens juifs.
 
Retenons que le don de M. Unger à la France avait été fait avant la mise en place de Vichy. La République est d'une façon ou d'une autre héritière des engagements même verbaux pris par ses représentants. Au-delà des aspects juridiques, clore ce genre d'affaire est avant tout une question morale pour laquelle il n'y a pas de prescription pour ceux qui sont de bonne foi.

23:18 Écrit par dorcas dans Spoliation des Juifs | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : juifs, camps |  Facebook |

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