05/05/2010

Les 186 marches,

Les 186 marches

Les 186 marches


Ce matin là, tout commença sur la place d’appel, la formation des commandos : en quelques minutes, trente morts… au hasard. Et l’interminable colonne se mit en marche. La «  chair à canon » était composée d’une majorité d’Espagnols, avec quelques Tchèques, Yougoslaves et Polonais. Derrière, les Juifs. Les kapos nous disaient à l’oreille : « Aujourd’hui, grosse offensive. Beaucoup de Juifs. Ne pas vous mélanger avec. Juden alle kaputt ! » Effectivement, l’offensive était d’envergure. A l’extérieur de l’enceinte, au-delà du portail, des S.S. très jeunes : entre 17 et 20 ans. Et des chiens-loups. Pour la première fois les chiens allaient entrer en action. Un vent de panique traversa tous les Juifs. Même la compagnie disciplinaire n’allait pas être épargnée. Au moment où nous franchissons la porte, les S.S. ont laissé un grand espace entre les centaines de Juifs et les nôtres. Les chiens aboyaient. Les S.S. criaient. Les hurlements des hommes étaient plus effrayants que ceux des bêtes. Les kapos nous poussaient pour accélérer l’allure. Il fallait à tout prix augmenter la distance qui nous séparait des Juifs. Le « Tzigane » criait : «  Aufpassen – tempo – tempo - schnell – rapido ! » L’orage allait éclater. Derrière nous, d’autres «  schnell », les aboiements des chiens et la musique des S.S. et des kapos qui jouaient crescendo. Le bruit des claquettes de bois sur la glace s’amplifiait. C’était comme si un troupeau de chevaux emballés s’approchait. Nous dégringolons les marches de l’escalier avec une agilité incroyable. Nous devions nous trouver à mi-descende alors que les Juifs atteignaient la première marche. Les kapos de notre groupe se sont déchaînés. Eux aussi avaient la peur au ventre, car les S.S., une fois entrés dans la danse, ne pouvaient plus choisir leurs victimes. Le sang les aveuglait ; pas plus de kapo que d’espagnol ou de Juif. Il fallait tuer. Tuer !

Au pied de l’escalier, une dizaines de S.S. et cinq ou six kapos de la carrière attendaient le passage des Juifs. Ils se sont fait la main sur nous : volée de coup de matraque. Histoire de s’échauffer. Un de nos kapos, malgré une pirouette, ne put esquiver une retombée de « Gummi ». Dans cette cacophonie folle, nous avons compris qu’il fallait aller ramasser des pierres de l’autre côté du ruisseau qui traversait la carrière. Quelques espagnols qui travaillaient là nous ont dit : « -faites attention camarades. Il y aura aujourd’hui  beaucoup de morts. Beaucoup ! Il y a trop de Juifs dans le camp pour les S.S. ». Nous avons ramassé nos pierres en courant, sans avoir trop le temps de choisir et , poussés par les kapos, nous nous sommes rassemblés face à l’escalier. On sentait la mort… Sous nos yeux, le massacre était général. Plus de trente S.S., avec toutes sortes d(outils, s’acharnaient sur les Juifs. Ils frappaient comme des fous. L’un d’eux ramassa une énorme pierre et l’écrasa sur la tête d’un homme. C’était incroyable. Nous étions blêmes, tremblants, atterrés. Les S.S. ont obligé les Juifs à prendre de gigantesques blocs de pierre. Des hommes épouvantés couraient dans tous les sens avec des visages ensanglantés. Dans notre groupe, les kapos et leurs seconds étaient livides. Le seul qui semblait avoir gardé encore un peu de sang-froid, un grand sec, nous fit comprendre qu’aveuglés par leur haine, les «  tueurs » n’iraient pas regarder si nous étions Juifs ou non, et que notre salut dépendait de notre capacité à grimper les marches le plus rapidement possible. Sur l’esplanade de la carrière, le massacre se poursuivait. Nous montâmes l’escalier avant les Juifs et nous butions sur les cadavres aux crânes fracassés ou aux gorges déchirés par les crocs des chiens. L’escalier était recouvert de neige rouge. Vers le milieu de l’escalier, un groupe important de S.S. était à l’affût. Adossés au rocher, un pistolet à la main droite, un manche de pioche à la gauche. Ils ont attendu que la compagnie disciplinaire atteigne la marche supérieur avant de se jeter sur nous. Les hommes épouvantés abandonnaient leur pierre qui roulait vers le bas,  écrasant pieds et tibias. Certaines, ayant pris de la vitesse, rebondissaient, semant la mort. Des hommes redescendaient, se plaquaient contre la paroi. Spectacle atroce, inoubliable. Certains se lançaient dans le vide et s’écrasaient au fond de la carrière.

Les S.S. essoufflés nous ont entourés. Patiemment, ils ont recherchés les Juifs qui avaient réussi à se faufiler parmi nous et que désignait l’étoile de David cousue sur leur poitrine. Une fois retrouvés, les Juifs ont été poussés vers le bord du précipice et lancés dans le vide, comme de vulgaire sacs. Les S.S., restés au bas de la carrière, ont ajusté ces corps et ouvert le feu. Tir au pigeon sur ceux que, depuis ce jour là, la garnison appela les «  parachutistes. »

Pendant plusieurs jours, jusqu'à l’extermination de nos camarades Juifs, nous avons subi ce traitement.

Beaucoup d’années ont passés depuis ce temps, mais ces images sont restées gravées au fond de moi-même. Comment les oublier ? Comment imaginer que l’on puisse traverser de telles «  offensives » en  ne recevant que quelques coups de matraques. ?

Quelques extraits des pages 11, 12 et 13

Les 186 marches de Christiane Bernadac :  édition France-Empire

23:55 Écrit par dorcas dans Livres sur la Shoah | Lien permanent | Commentaires (1) |  Facebook |

Commentaires

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Écrit par : Sobieski | 10/05/2010

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