18/10/2011

TEMOIGNAGE DE PAULA BORENSTEIN DU GHETTO DE WILNO

TEMOIGNAGE DE PAULA BORENSTEIN DU GHETTO DE WILNO
 
 
Wilno, la ville qui était appelée la "Jérusalem de Lituanie", le berceau de la culture, du modernisme juif. Wilno est
tombée d’abord sous le régime soviétique quelques mois, pendant que la Pologne centrale, Lodz, Varsovie, étaient
occupées par les nazis. C’est grâce à ce pacte entre l’Allemagne et la Russie, que, pendant quelques mois, nous
étions sous le régime soviétique. Ce n’était pas déjà une vie normale. La nourriture commençait à manquer, il fallait
de longues attentes pour acheter son pain. Quand les soldats russes ont occupé Wilno en 1940, ils ont été très
généreux et ils ont rendu Wilno, qui avant était la capitale de la Lituanie, aux Lituaniens.

En juin 1941, c’était le Blitz : les Allemands ont attaqué la Russie. Wilno est devenue ville ouverte, les soldats russes
sont partis et les Allemands sont entrés. Donc Soviétiques et Allemands ont occupés Wilno.

Le ghetto a été créé à partir du 6 septembre 1941. Les Allemands ont cherché les juifs dans chaque cour, chaque
maison, où ils habitaient. Ils sont arrivés avec des camions et ils ont ramassé les juifs. Il fallait partir en dix minutes,
prendre seulement un petit paquet que nous pouvions porter à la main, et nous étions chassés vers le ghetto. Wilno
était une ville de 350.000 habitants parmi lesquels 70 à 80.000 composaient la communauté juive.

Avant le ghetto, les Allemands ont commencé à attraper des hommes juifs dans la rue, ils les ont envoyés travailler.
Certains rentraient chez eux le soir, ils avaient un laisser-passer, le Schein. Beaucoup ont été emmenés à Ponary, ce
n’était pas très loin de Wilno. A Ponary on y faisait de la luge. Et Ponary est devenu l’endroit où de nombreux amis,
ma famille, mes oncles et mes tantes et des milliers de personnes ont été fusillées avant la construction des chambres
à gaz.

Le régime dans le ghetto de Wilno était le même qu’à Lodz. Il fallait des cartes pour recevoir un petit bout de pain
dans la journée, parfois un petit peu de sucre. Mes parents, mon frère qui avait une petite fille et une femme,
Schenele, sont morts dans le ghetto, par manque de médicament. Ma soeur qui était mariée et son petit garçon,
Josele, Joseph, ont été déportés. Il n’y a pas longtemps, j’étais à Auschwitz. Dans les photos, j’ai trouvé la photo de
ma soeur, déshabillée, nue, avec le petit dans les bras avant d’être fusillés.

Dans le ghetto, on nous envoyait travailler. Nous marchions en dehors du ghetto à dix au milieu de la rue avec un
responsable, et bien entendu nous n’avions pas le droit de marcher sur le trottoir, mais au milieu de la rue comme des
chevaux. Je faisais un travail très dur. Mon dernier travail consistait à faire le ménage, à laver le linge, à faire à manger
pour 70 SS. Etant la plus jeune à la maison, ma mère ne m’a jamais laissée entrer dans la cuisine. Il y avait une
différence d’âge entre ma soeur et moi, mais cette différence a disparu très vite, nous sommes devenus vieux avant
notre âge.

Dans le ghetto, une résistance s’organise.D’abord le FBO, les partisans unifiés, toutes les tendances politiques, les
sionistes, les communistes, les bundistes, tout le monde a essayé de lutter ensemble. Notre résistance, c’était une
école, un jardin d’enfants, une chorale (j’étais dans une chorale, nous étions une vingtaine au début, jusqu’au jour où
je me suis trouvée toute seule avec notre professeur). Il y avait un théâtre, un orchestre. Nous avons essayé de lutter,
de vivre, de survivre. Je n’ai jamais su et j’ai demandé après, aux jeunes filles de 14,15 ans, de 16 ans qu’est-ce que
vous avez ressenti dans un monde normal quand vous avez eu cet âge, quel était votre rêve, à quoi vous avez pensé.
Moi, j’ai pensé à manger, j’avais faim. Avoir faim, c’est horrible. J’ai rêvé quand on me demandait : "qu’est-ce que
tu va faire si tu survis à la guerre ? " mon rêve était : je voudrais travailler dans une boulangerie et avoir cette odeur de pain frais dans les narines.

Le ghetto de Wilno, sert de prélude à trois camps de concentration auxquels j’ai survécu, la seule de toute ma famille.
En premier, mon frère a été pris, en deuxième ma soeur avec son enfant. Jusqu’à la liquidation du ghetto, nous étions
dans une toute petite chambre, avec un seul lit qu’on a donné à la mère (qui est devenue blanche, qui a perdu ses
dents). Elle n’a pas travaillé. Mon père et moi travaillions. Comme je l’ai dit, en travaillant, en faisant le ménage, en
faisant la cuisine, je volais. On a appris à voler, on a appris à haïr, on a appris à ne pas être objectif et cela, c’est la
tragédie de ce que la guerre a fait de nous. J’ai volé des pommes de terre pour nourrir ma mère qui ne travaillant pas,
n’avait pas droit au certificat jaune (le gelbe Arbeitsscheine) qui vous donnait le droit de manger. J’ai donc volé des
pommes de terre et à la porte du ghetto, la police lituanienne, le SS et à l’intérieur du ghetto, la police juive, nous
contrôlaient et nous enlevaient cette pomme de terre ou cette carotte ou ce qu’on a pu voler pour nourrir la mère qui
n’avait pas le droit de vivre.

Dans le ghetto, le ravitaillement était seulement pour 12.000 personnes et celles qui étaient en plus, attendaient, les
yeux affamés, que ceux qui travaillaient à l’extérieur et qui n’étaient pas contrôlés, puissent leur apporter quelque
chose.

Le 23 septembre 1943, c’est la Liquidation du Ghetto, la sélection, le transfert. Je suis restée avec ma mère et mon
père et on nous a amené à la Gestapo. Tous ceux qui furent conduits hors du ghetto passèrent la sélection. Ma mère
était dans la colonne de gauche, moi dans celle droite, mon père fut mis à part.

Nous étions obligés par les Allemands de regarder comment trois personnes furent pendues. Ce sadisme était
épouvantable. Parmi ces trois personnes, une était à l’école avec moi et elle a crié "Les enfants ! ceux de vous qui
resteront en vie, racontez au monde ce qu’on a fait de nous et pourquoi, pourquoi, quel crime nous avons commis,
nous sommes seulement nés juifs" et nés dans des endroits où l’on n’a pas voulu de nous.

Je vais seulement finir avec le fait que je ne veux jamais oublier. Il manque une génération entière d’enfants de 0 à 7,
8, 9 ans : ils étaient petits et incapables de travailler, ils ont été tués. Si vous connaissez des survivants de la Shoah,
vous trouverez rarement des gens qui sont plus jeunes que nous et la vision cette génération me suit et me suivra
jusqu’à la fin de mes jours.

Pessah, Pâque chez les juifs, est l’occasion d’un repas appellé le seder où l’on mange du pain azyme. La dernière
Pâque dans le ghetto et dans ce trou du ghetto, où mon père, ma mère et moi sommes restés, il y avait une pomme
de terre sur la table. Pour la Pâque, pour ce repas, le juif le plus jeune pose quatre questions. Pourquoi cette nuit est
différente des nuits de tous les jours de l’année ? Mon père Haïm m’a dit : " Pessah. Mon enfant, à la maison, chez
nous, c’est toi la plus jeune qui a posé les quatre questions pour Pâque, aujourd’hui, mets une cinquième question.
Pourquoi ? Pourquoi ? " et c’est pourquoi cette question accompagne toute ma vie, et avec " c’est pourquoi ? ", je
finirai mes jours, car notre génération est à la fin de la route.

En voyant les jeunes dans la salle, votre génération est si importante pour nous, vous remplacez les enfants qui vont
toujours nous manquer.

J’ai fait une promesse à Assia quand on l’a pendue : si moi, je survis, je vais me dévouer toute ma vie, aux êtres
humains. Je l’ai fait grâce au fait que je travaille pour une organisation humanitaire depuis cinquante ans, c’est elle qui
m’a aidée quand je suis arrivée à Paris, par hasard.

Je vous aime tous parce que vous voulez savoir, et vous voulez faire quelque chose. On vous aime et on vous
demande : n’oubliez jamais. Luttez autant qu’il faut. On a parlé de Le Pen, Le Pen qui a dit que ce n’est rien. Mon
père, ma mère, mon frère, ma soeur, leurs enfants, ce n’est rien.

Merci de nous avoir écouté, merci de continuer à vous intéresser, merci d’apprendre à vos jeunes, vos élèves, tout

ce par où le monde est passé.
  http://aphgcaen.free.fr/cercle/cercle3.htm

03:43 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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