19/10/2011

TEMOIGNAGE D’ EDITH GRICMAN, GHETTO DE LODZ

TEMOIGNAGE D’ EDITH GRICMAN, GHETTO DE LODZ
 
C’est une tâche assez difficile, en un quart d’heure, de rendre compte de tout ce qu’on a vécu pendant quatre ans,
ayant vécu dans le ghetto de Lodz du premier jour de sa création (en avril 1940) jusqu’à sa liquidation qui a eu lieu le
jour de la libération de Paris. On ne savait pas à ce moment que Paris était libéré. Je vais commencer par le
commencement, c’est à dire l’entrée dans le ghetto.

J’ai vécu avec ma famille à Lodz, nous étions cinq personnes. On nous a alloué dans le ghetto une pièce dans un
appartement de deux pièces-cuisine qui était occupé par trois familles. On était donc cinq dans cette pièce de 12 à
14 m2. Il n’ y avait pas l’eau courante, pas de toilettes. C’était un immense immeuble. Dans la cour, il y avait
plusieurs immeubles de chaque côté de la cour et il y avait un seul wc pour tous ces immeubles. Telles étaient les
conditions à l’entrée dans le ghetto.

Au fur et à mesure que le temps passait, le ghetto s’organisait en une organisation parfaite avec un doyen, un
"Älteste" des juifs, Rumkowski. Il s’est formé une administration. Au fil du temps les rations de pain diminuaient et
nous devions essayer de vivre . Rumkowski a organisé des usines de choc qui s’appelaient chez nous, les "Ressorts".
Chaque métier avait son " Ressort" il y avait la couture, le " Ressort" de vêtements, de chaussures, des petites pièces
d’armement. Moi j’ai travaillé dans un "Papierressort", une usine de papier, c’est à dire des produits tirés du papier :
c’était des livres de comptabilité, différents objets en papier. Je me souviens qu’il y avait de la colle parce qu’il fallait
coller certains objets. Cette colle était faite de farine et d’eau, mais quand on s’est aperçu que les gens mangeaient
cette colle, on y a ajouté du poison.

Au fur et à mesure des évènements du ghetto, les déportations s’organisaient. Monsieur Rumkowski devait livrer la
quantité de gens que les Allemands demandaient. A la place des personnes déportées, venait la population des petits
ghettos des alentours, qui repeuplait le ghetto de nouvelle main d’oeuvre. Plus tard, en 1942, la déportation devint
massive, ce fut aussi l’année de mon mariage. Dans la famille de mon mari, la plupart de ses parents sont morts de
faim. La famine était atroce. La femme de son frère est restée seule avec ses enfants. J’ai pris chez moi un enfant de
six ans. Pour avoir une carte, une soupe, il fallait qu’il travaille. Il a donc travaillé ce petit-là dans le "Papierressort".
Il collait des poches de papier et il recevait sa soupe.

En 1942 les Allemands sont entrés dans le ghetto avec des camions pour vider les hôpitaux. Ils ont ramassé
beaucoup de malades. Il y avait beaucoup de malades du typhus. Ma soeur et ma tante qui vivait avec nous, une très
jeune soeur de mon père, étaient atteintes du typhus et grâce aux connaissances, nous avions pu les placer à l’hôpital.
Elles ont été prises et ont été gazées dans des camions, puis elles ont été enterrées dans des fosses communes à
Chelmno.

Deux mois après, il y eut la grande "Sperre", la grande rafle : le ghetto fut complètement fermé pour la Grande
Sélection.Tout le monde fut appelé à descendre dans la cour, dans la rue. Cette action était aidée par la police et par
les pompiers juifs du ghetto qui y étaient contraints. Pendant cette sélection, ma mère était malade du typhus. C’est
grâce à un pompier qui l’a cachée dans un grenier, que ma mère a échappé à cette sélection. Il y a eu une énorme
déportation à cette époque-là. Je crois qu’il y avait 12.000 déportés dans la journée, je ne sais pas exactement le
chiffre.

On a toujours vécu dans une famine atroce. L’hiver était très, très dur. Je me souviens que nous vivions dans une
chambre qui formait un angle de l’immeuble, où la glace se formait sur les murs.

Je travaillais et c’est grâce à cela que j’avais ma soupe. Mon père est tombé malade. Nous avons alors partagé notre
ration de pain, de soupe. Nous avons vécu comme cela, nous avons survécu. Des souvenirs me reviennent des morts
dans notre immeuble. En face de ma fenêtre, dans l’autre bâtiment, vivait une famille de jeunes gens avec deux petits
enfants, un petit garçon de trois ans et un bébé. Le garçon de trois ans est mort, puis quelques semaines après, c’est
le petit bébé qui meurt. La mère ne veut pas absolument pas donner son bébé pour l’enterrement. Je vois et j’entends
encore les cris terribles de déchirement de cette pauvre mère.

Et c’est comme cela qu’on a vécu jusqu’à la liquidation, très affaiblis. Moi-même, j’étais malade du typhus au début
1944. Grâce aux connaissances de mon père dans l’administration du ghetto, on m’a procuré des piqûres qui m’ont
permis de survivre. Deux mois après j’étais déportée.

La déportation a eu lieu fin août. Je suis arrivée à Birkenau le 22aout. Je me souviens de la date parce que, après la
sélection à Auschwitz, je fus emmenée sur le lieu de travail, dans un wagon. Le soldat qui nous surveillait regardait un
journal : "Paris ist gefallen" (Paris est tombé). C’était le jour où j’ai perdu mes parents, mon père, ma mère, mon
mari. Paris était libéré et pour nous c’était la mort.

La vie quotidienne était comme dans tous les ghettos. Notre préoccupation essentielle étant la recherche de quoi
manger, de quoi se chauffer, de quoi s’habiller. Les vêtements d’origine étaient usés. Il y avait un centre de
vêtements, " Kleidung". Après la déportation des gens, les vêtements laissés sur la place, étaient ramassés et
distribués aux gens. Pour le petit garçon que je gardais, je n’avais pas de vêtement et j’étais obligée de m’adresser à
cette institution.

Cet enfant, arrivé à Auschwitz, était collé à ma mère qui avait 47 ans. Elle tenait par la main cet enfant de 6 ans. Je
pense, j’ai peur de le dire, que c’est à cause de cet enfant que ma mère, ne voulant pas s’en séparer, a été
sélectionnée. Après la sélection, les femmes avec des enfants sont parties d’un côté pour être gazés tout de suite.

A partir de cet instant, je n’ai plus revu personne de ma famille. Les images de ce ghetto demeurent gravées dans un
documentaire d’une grande vérité sur le ghetto de Lodz. Il est tiré de photos faites par les Allemands, par exemple la
pendaison publique. Ils ont obligé les gens àaller voir la pendaison. C’était pour l’exemple. Il y a des photos des
crématoires. Des photos ont été faites par deux photographes qui ont vécu dans le ghetto de Lodz et qui ont réussi à
préserver certains films qu’ils ont cachés et développés après la guerre. C’est un témoignage tellement vrai, qu’en
regardant ce film, je me suis retrouvée dans cette misère, cette saleté, les gens qui se promenaient dans les rues, les
jambes enflées, les gens qui se tenaient au mur pour avancer, tout cela c’était la famine. Une famille habitait le même
immeuble. Ne les voyant pas, le jour où on a ouvert la porte, on a retrouvé quatre personnes mortes de faim dans
une pièce. On tombait dans les rues, morts de faim. Les gens ramassaient les épluchures dans le caniveau. On lavait
des épluchures dans le caniveau, on les mangeait.

Chaque jour c’était un horrible événement. J’ai vécu mes vingt ans dans le ghetto. C’était un jour comme les autres
où il n’y avait rien à manger. Pourtant ma mère a réussi à avoir une poignée de pommes de terre pour faire une soupe
mais il n’y avait pas de quoi allumer le feu. J’ai couru chez le boulanger qui m’a donné une poignée de charbon de
bois. C’était la fête de mes vingt ans.

J’ai survécu, par quelle force ? Je ne sais pas, la force morale peut être. J’avais une telle envie de vivre, de retrouver
les miens, avec toujours un espoir. Je pense que c’est surtout cela qui m’a tenue. Après je me suis trouvée à
Auschwitz, mais c’est une autre histoire : sélection, usine, déportée, évacuation d’un camp à l’autre.
   
J’ai été libérée finalement le 8 mai au soir à Theresienstadt.
Voici brièvement le récit de ma vie à cette époque si dure. De toutes les misères, la perte de ma soeur fut pour moi la
plus terrible. Elle avait dix neuf ans. Et puis les malades ramassés comme cela dans les hôpitaux, les enfants jetés
dans des camions...
 
  http://aphgcaen.free.fr/cercle/cercle3.htm

04:49 Écrit par dorcas dans Ghetto Lodz, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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