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M. WIESEL: Monsieur le Président, Madame la Chancelière, Bertrand, Mesdames et Messieurs. Venir ici aujourd'hui, c'est en fait une façon de venir rendre visite à la tombe de mon père - mais il n'a pas de tombe. Sa tombe se trouve quelque part dans le ciel. Ici est devenu à l'époque le plus grand cimetière du peuple juif.

Le jour de sa mort a été l'un des plus sombres de ma vie. Il est tombé malade, est devenu faible, et j'étais là. J'étais là quand il a souffert. J'étais là quand il a demandé de l'aide, de l'eau. J'étais là pour recevoir ses dernières paroles. Mais je n'étais pas là quand il m'a appelé, même si nous étions dans le même bloc, lui sur le châlit du haut et moi sur celui du bas. Il a appelé mon nom, et j'avais trop peur de bouger. Nous avions tous trop peur. Et puis il est mort. J'étais là, mais je n'y étais pas.

Et j'ai pensé qu'un jour je reviendrais et je lui parlerais du monde qui serait devenu le mien. Je lui parle d'époques où la mémoire est devenue un devoir sacré pour tous les hommes de bonne volonté - en Amérique, où je vis, ou en Europe ou en Allemagne, où vous Madame la Chancelière Merkel, êtes un chef de file de beaucoup de courage et de hautes aspirations morales.

Que puis-je lui dire de ce que le monde a appris? Je ne sais pas. Monsieur le Président, nous avons de si grands espoirs pour vous parce que vous, avec votre vision morale de l'histoire, serez en mesure et contraint de changer ce monde pour un monde meilleur, où les gens cesseront de faire la guerre - toute guerre est absurde et vide de sens; où les gens vont cesser de haïr l'autre, là où les gens détestent l'altérité de l'autre plutôt que de la respecter.

Mais le monde n'a pas appris. Quand j'ai été libéré en 1945, le 11 avril par l'armée américaine, beaucoup d'entre nous étions convaincus que, au moins une leçon aurait été apprise - que jamais il n'y aura plus la guerre, que la haine n'est pas une option, que le racisme est stupide, et la volonté de conquérir l'esprit d'autres personnes ou des territoires ou des aspirations, cette volonté est dénuée de sens.

... J'avais tellement d'espoir. Paradoxalement, j'avais tellement d'espoir alors. Beaucoup d'entre nous avions cet espoir, bien que nous aurions eu le droit de renoncer à l'humanité, de renoncer à la culture, de renoncer à l'éducation, de renoncer à la possibilité de vivre sa vie avec dignité dans un monde qui n'a pas de place pour la dignité.

Nous avons rejeté cette possibilité et nous avons dit, non, nous devons continuer à croire en un avenir, parce que le monde a appris. Mais, là encore, le monde n'a pas appris. Si le monde avait appris, il n'y aurait eu ni le Cambodge ni le Rwanda, ni le Darfour, ni la Bosnie.

Le monde apprendra-t-il? Je pense que c'est la raison pour laquelle Buchenwald est si important - aussi important, bien sûr, mais différemment d'Auschwitz. Buchenwald est important parce que le grand camp a été une sorte de communauté internationale. Les gens venaient de tous les horizons - politique, économique, culturel. Le premier essai de la mondialisation, une expérimentation, a été faite à Buchenwald. Mais elle était destinée à déshumaniser des êtres humains.

Vous avez parlé d'humanité, Monsieur le Président. Mais, à cette époque, pour notre malheur, il était humain d'être inhumain. Et maintenant, le monde a appris, je l'espère. Et bien sûr cet espoir est fait de tant de ce que serait aujourd'hui votre vision de l'avenir, Monsieur le Président. Un sentiment de sécurité pour Israël, un sentiment de sécurité pour ses voisins, pour ramener la paix dans ce lieu. Le moment doit venir. Cela suffit d'aller au cimetière, cela suffit de pleurer des océans de larmes. C'est assez. Il est temps - il est temps de rassembler les gens.

Et donc nous disons que toute personne qui vient ici doit en repartir avec cette résolution. La mémoire doit rassembler les gens plutôt que de les diviser. Les souvenirs ici ne doivent pas semer la colère dans nos cœurs, mais, au contraire, un sentiment de solidarité pour tous ceux qui ont besoin de nous. Que pouvons-nous faire à part invoquer la mémoire afin que les gens qui disent que le 21ème siècle est un siècle de nouveaux commencements, soient remplis de promesses et d'espoir infini, et de profonde gratitude pour tous ceux qui croient en notre mission, qui est d'améliorer la condition humaine.

Un grand homme, Camus, a écrit à la fin de son magnifique roman La Peste: "Après tout, dit-il, après la tragédie, ... Il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. " Cela est vrai même - si douloureux cela soit-il - à Buchenwald.

Je vous remercie, Monsieur le Président, de me permettre de revenir sur la tombe de mon père, qui est toujours dans mon coeur.

Elie Wiesel

source :http://otir.net/dotclear/index.php/post/2009/06/05/Le-monde-apprendra-t-il-jamais