19/10/2011

TEMOIGNAGE D’ EDITH GRICMAN, GHETTO DE LODZ

TEMOIGNAGE D’ EDITH GRICMAN, GHETTO DE LODZ
 
C’est une tâche assez difficile, en un quart d’heure, de rendre compte de tout ce qu’on a vécu pendant quatre ans,
ayant vécu dans le ghetto de Lodz du premier jour de sa création (en avril 1940) jusqu’à sa liquidation qui a eu lieu le
jour de la libération de Paris. On ne savait pas à ce moment que Paris était libéré. Je vais commencer par le
commencement, c’est à dire l’entrée dans le ghetto.

J’ai vécu avec ma famille à Lodz, nous étions cinq personnes. On nous a alloué dans le ghetto une pièce dans un
appartement de deux pièces-cuisine qui était occupé par trois familles. On était donc cinq dans cette pièce de 12 à
14 m2. Il n’ y avait pas l’eau courante, pas de toilettes. C’était un immense immeuble. Dans la cour, il y avait
plusieurs immeubles de chaque côté de la cour et il y avait un seul wc pour tous ces immeubles. Telles étaient les
conditions à l’entrée dans le ghetto.

Au fur et à mesure que le temps passait, le ghetto s’organisait en une organisation parfaite avec un doyen, un
"Älteste" des juifs, Rumkowski. Il s’est formé une administration. Au fil du temps les rations de pain diminuaient et
nous devions essayer de vivre . Rumkowski a organisé des usines de choc qui s’appelaient chez nous, les "Ressorts".
Chaque métier avait son " Ressort" il y avait la couture, le " Ressort" de vêtements, de chaussures, des petites pièces
d’armement. Moi j’ai travaillé dans un "Papierressort", une usine de papier, c’est à dire des produits tirés du papier :
c’était des livres de comptabilité, différents objets en papier. Je me souviens qu’il y avait de la colle parce qu’il fallait
coller certains objets. Cette colle était faite de farine et d’eau, mais quand on s’est aperçu que les gens mangeaient
cette colle, on y a ajouté du poison.

Au fur et à mesure des évènements du ghetto, les déportations s’organisaient. Monsieur Rumkowski devait livrer la
quantité de gens que les Allemands demandaient. A la place des personnes déportées, venait la population des petits
ghettos des alentours, qui repeuplait le ghetto de nouvelle main d’oeuvre. Plus tard, en 1942, la déportation devint
massive, ce fut aussi l’année de mon mariage. Dans la famille de mon mari, la plupart de ses parents sont morts de
faim. La famine était atroce. La femme de son frère est restée seule avec ses enfants. J’ai pris chez moi un enfant de
six ans. Pour avoir une carte, une soupe, il fallait qu’il travaille. Il a donc travaillé ce petit-là dans le "Papierressort".
Il collait des poches de papier et il recevait sa soupe.

En 1942 les Allemands sont entrés dans le ghetto avec des camions pour vider les hôpitaux. Ils ont ramassé
beaucoup de malades. Il y avait beaucoup de malades du typhus. Ma soeur et ma tante qui vivait avec nous, une très
jeune soeur de mon père, étaient atteintes du typhus et grâce aux connaissances, nous avions pu les placer à l’hôpital.
Elles ont été prises et ont été gazées dans des camions, puis elles ont été enterrées dans des fosses communes à
Chelmno.

Deux mois après, il y eut la grande "Sperre", la grande rafle : le ghetto fut complètement fermé pour la Grande
Sélection.Tout le monde fut appelé à descendre dans la cour, dans la rue. Cette action était aidée par la police et par
les pompiers juifs du ghetto qui y étaient contraints. Pendant cette sélection, ma mère était malade du typhus. C’est
grâce à un pompier qui l’a cachée dans un grenier, que ma mère a échappé à cette sélection. Il y a eu une énorme
déportation à cette époque-là. Je crois qu’il y avait 12.000 déportés dans la journée, je ne sais pas exactement le
chiffre.

On a toujours vécu dans une famine atroce. L’hiver était très, très dur. Je me souviens que nous vivions dans une
chambre qui formait un angle de l’immeuble, où la glace se formait sur les murs.

Je travaillais et c’est grâce à cela que j’avais ma soupe. Mon père est tombé malade. Nous avons alors partagé notre
ration de pain, de soupe. Nous avons vécu comme cela, nous avons survécu. Des souvenirs me reviennent des morts
dans notre immeuble. En face de ma fenêtre, dans l’autre bâtiment, vivait une famille de jeunes gens avec deux petits
enfants, un petit garçon de trois ans et un bébé. Le garçon de trois ans est mort, puis quelques semaines après, c’est
le petit bébé qui meurt. La mère ne veut pas absolument pas donner son bébé pour l’enterrement. Je vois et j’entends
encore les cris terribles de déchirement de cette pauvre mère.

Et c’est comme cela qu’on a vécu jusqu’à la liquidation, très affaiblis. Moi-même, j’étais malade du typhus au début
1944. Grâce aux connaissances de mon père dans l’administration du ghetto, on m’a procuré des piqûres qui m’ont
permis de survivre. Deux mois après j’étais déportée.

La déportation a eu lieu fin août. Je suis arrivée à Birkenau le 22aout. Je me souviens de la date parce que, après la
sélection à Auschwitz, je fus emmenée sur le lieu de travail, dans un wagon. Le soldat qui nous surveillait regardait un
journal : "Paris ist gefallen" (Paris est tombé). C’était le jour où j’ai perdu mes parents, mon père, ma mère, mon
mari. Paris était libéré et pour nous c’était la mort.

La vie quotidienne était comme dans tous les ghettos. Notre préoccupation essentielle étant la recherche de quoi
manger, de quoi se chauffer, de quoi s’habiller. Les vêtements d’origine étaient usés. Il y avait un centre de
vêtements, " Kleidung". Après la déportation des gens, les vêtements laissés sur la place, étaient ramassés et
distribués aux gens. Pour le petit garçon que je gardais, je n’avais pas de vêtement et j’étais obligée de m’adresser à
cette institution.

Cet enfant, arrivé à Auschwitz, était collé à ma mère qui avait 47 ans. Elle tenait par la main cet enfant de 6 ans. Je
pense, j’ai peur de le dire, que c’est à cause de cet enfant que ma mère, ne voulant pas s’en séparer, a été
sélectionnée. Après la sélection, les femmes avec des enfants sont parties d’un côté pour être gazés tout de suite.

A partir de cet instant, je n’ai plus revu personne de ma famille. Les images de ce ghetto demeurent gravées dans un
documentaire d’une grande vérité sur le ghetto de Lodz. Il est tiré de photos faites par les Allemands, par exemple la
pendaison publique. Ils ont obligé les gens àaller voir la pendaison. C’était pour l’exemple. Il y a des photos des
crématoires. Des photos ont été faites par deux photographes qui ont vécu dans le ghetto de Lodz et qui ont réussi à
préserver certains films qu’ils ont cachés et développés après la guerre. C’est un témoignage tellement vrai, qu’en
regardant ce film, je me suis retrouvée dans cette misère, cette saleté, les gens qui se promenaient dans les rues, les
jambes enflées, les gens qui se tenaient au mur pour avancer, tout cela c’était la famine. Une famille habitait le même
immeuble. Ne les voyant pas, le jour où on a ouvert la porte, on a retrouvé quatre personnes mortes de faim dans
une pièce. On tombait dans les rues, morts de faim. Les gens ramassaient les épluchures dans le caniveau. On lavait
des épluchures dans le caniveau, on les mangeait.

Chaque jour c’était un horrible événement. J’ai vécu mes vingt ans dans le ghetto. C’était un jour comme les autres
où il n’y avait rien à manger. Pourtant ma mère a réussi à avoir une poignée de pommes de terre pour faire une soupe
mais il n’y avait pas de quoi allumer le feu. J’ai couru chez le boulanger qui m’a donné une poignée de charbon de
bois. C’était la fête de mes vingt ans.

J’ai survécu, par quelle force ? Je ne sais pas, la force morale peut être. J’avais une telle envie de vivre, de retrouver
les miens, avec toujours un espoir. Je pense que c’est surtout cela qui m’a tenue. Après je me suis trouvée à
Auschwitz, mais c’est une autre histoire : sélection, usine, déportée, évacuation d’un camp à l’autre.
   
J’ai été libérée finalement le 8 mai au soir à Theresienstadt.
Voici brièvement le récit de ma vie à cette époque si dure. De toutes les misères, la perte de ma soeur fut pour moi la
plus terrible. Elle avait dix neuf ans. Et puis les malades ramassés comme cela dans les hôpitaux, les enfants jetés
dans des camions...
 
  http://aphgcaen.free.fr/cercle/cercle3.htm

04:49 Écrit par dorcas dans Ghetto Lodz, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

18/10/2011

TEMOIGNAGE DE PAULA BORENSTEIN DU GHETTO DE WILNO

TEMOIGNAGE DE PAULA BORENSTEIN DU GHETTO DE WILNO
 
 
Wilno, la ville qui était appelée la "Jérusalem de Lituanie", le berceau de la culture, du modernisme juif. Wilno est
tombée d’abord sous le régime soviétique quelques mois, pendant que la Pologne centrale, Lodz, Varsovie, étaient
occupées par les nazis. C’est grâce à ce pacte entre l’Allemagne et la Russie, que, pendant quelques mois, nous
étions sous le régime soviétique. Ce n’était pas déjà une vie normale. La nourriture commençait à manquer, il fallait
de longues attentes pour acheter son pain. Quand les soldats russes ont occupé Wilno en 1940, ils ont été très
généreux et ils ont rendu Wilno, qui avant était la capitale de la Lituanie, aux Lituaniens.

En juin 1941, c’était le Blitz : les Allemands ont attaqué la Russie. Wilno est devenue ville ouverte, les soldats russes
sont partis et les Allemands sont entrés. Donc Soviétiques et Allemands ont occupés Wilno.

Le ghetto a été créé à partir du 6 septembre 1941. Les Allemands ont cherché les juifs dans chaque cour, chaque
maison, où ils habitaient. Ils sont arrivés avec des camions et ils ont ramassé les juifs. Il fallait partir en dix minutes,
prendre seulement un petit paquet que nous pouvions porter à la main, et nous étions chassés vers le ghetto. Wilno
était une ville de 350.000 habitants parmi lesquels 70 à 80.000 composaient la communauté juive.

Avant le ghetto, les Allemands ont commencé à attraper des hommes juifs dans la rue, ils les ont envoyés travailler.
Certains rentraient chez eux le soir, ils avaient un laisser-passer, le Schein. Beaucoup ont été emmenés à Ponary, ce
n’était pas très loin de Wilno. A Ponary on y faisait de la luge. Et Ponary est devenu l’endroit où de nombreux amis,
ma famille, mes oncles et mes tantes et des milliers de personnes ont été fusillées avant la construction des chambres
à gaz.

Le régime dans le ghetto de Wilno était le même qu’à Lodz. Il fallait des cartes pour recevoir un petit bout de pain
dans la journée, parfois un petit peu de sucre. Mes parents, mon frère qui avait une petite fille et une femme,
Schenele, sont morts dans le ghetto, par manque de médicament. Ma soeur qui était mariée et son petit garçon,
Josele, Joseph, ont été déportés. Il n’y a pas longtemps, j’étais à Auschwitz. Dans les photos, j’ai trouvé la photo de
ma soeur, déshabillée, nue, avec le petit dans les bras avant d’être fusillés.

Dans le ghetto, on nous envoyait travailler. Nous marchions en dehors du ghetto à dix au milieu de la rue avec un
responsable, et bien entendu nous n’avions pas le droit de marcher sur le trottoir, mais au milieu de la rue comme des
chevaux. Je faisais un travail très dur. Mon dernier travail consistait à faire le ménage, à laver le linge, à faire à manger
pour 70 SS. Etant la plus jeune à la maison, ma mère ne m’a jamais laissée entrer dans la cuisine. Il y avait une
différence d’âge entre ma soeur et moi, mais cette différence a disparu très vite, nous sommes devenus vieux avant
notre âge.

Dans le ghetto, une résistance s’organise.D’abord le FBO, les partisans unifiés, toutes les tendances politiques, les
sionistes, les communistes, les bundistes, tout le monde a essayé de lutter ensemble. Notre résistance, c’était une
école, un jardin d’enfants, une chorale (j’étais dans une chorale, nous étions une vingtaine au début, jusqu’au jour où
je me suis trouvée toute seule avec notre professeur). Il y avait un théâtre, un orchestre. Nous avons essayé de lutter,
de vivre, de survivre. Je n’ai jamais su et j’ai demandé après, aux jeunes filles de 14,15 ans, de 16 ans qu’est-ce que
vous avez ressenti dans un monde normal quand vous avez eu cet âge, quel était votre rêve, à quoi vous avez pensé.
Moi, j’ai pensé à manger, j’avais faim. Avoir faim, c’est horrible. J’ai rêvé quand on me demandait : "qu’est-ce que
tu va faire si tu survis à la guerre ? " mon rêve était : je voudrais travailler dans une boulangerie et avoir cette odeur de pain frais dans les narines.

Le ghetto de Wilno, sert de prélude à trois camps de concentration auxquels j’ai survécu, la seule de toute ma famille.
En premier, mon frère a été pris, en deuxième ma soeur avec son enfant. Jusqu’à la liquidation du ghetto, nous étions
dans une toute petite chambre, avec un seul lit qu’on a donné à la mère (qui est devenue blanche, qui a perdu ses
dents). Elle n’a pas travaillé. Mon père et moi travaillions. Comme je l’ai dit, en travaillant, en faisant le ménage, en
faisant la cuisine, je volais. On a appris à voler, on a appris à haïr, on a appris à ne pas être objectif et cela, c’est la
tragédie de ce que la guerre a fait de nous. J’ai volé des pommes de terre pour nourrir ma mère qui ne travaillant pas,
n’avait pas droit au certificat jaune (le gelbe Arbeitsscheine) qui vous donnait le droit de manger. J’ai donc volé des
pommes de terre et à la porte du ghetto, la police lituanienne, le SS et à l’intérieur du ghetto, la police juive, nous
contrôlaient et nous enlevaient cette pomme de terre ou cette carotte ou ce qu’on a pu voler pour nourrir la mère qui
n’avait pas le droit de vivre.

Dans le ghetto, le ravitaillement était seulement pour 12.000 personnes et celles qui étaient en plus, attendaient, les
yeux affamés, que ceux qui travaillaient à l’extérieur et qui n’étaient pas contrôlés, puissent leur apporter quelque
chose.

Le 23 septembre 1943, c’est la Liquidation du Ghetto, la sélection, le transfert. Je suis restée avec ma mère et mon
père et on nous a amené à la Gestapo. Tous ceux qui furent conduits hors du ghetto passèrent la sélection. Ma mère
était dans la colonne de gauche, moi dans celle droite, mon père fut mis à part.

Nous étions obligés par les Allemands de regarder comment trois personnes furent pendues. Ce sadisme était
épouvantable. Parmi ces trois personnes, une était à l’école avec moi et elle a crié "Les enfants ! ceux de vous qui
resteront en vie, racontez au monde ce qu’on a fait de nous et pourquoi, pourquoi, quel crime nous avons commis,
nous sommes seulement nés juifs" et nés dans des endroits où l’on n’a pas voulu de nous.

Je vais seulement finir avec le fait que je ne veux jamais oublier. Il manque une génération entière d’enfants de 0 à 7,
8, 9 ans : ils étaient petits et incapables de travailler, ils ont été tués. Si vous connaissez des survivants de la Shoah,
vous trouverez rarement des gens qui sont plus jeunes que nous et la vision cette génération me suit et me suivra
jusqu’à la fin de mes jours.

Pessah, Pâque chez les juifs, est l’occasion d’un repas appellé le seder où l’on mange du pain azyme. La dernière
Pâque dans le ghetto et dans ce trou du ghetto, où mon père, ma mère et moi sommes restés, il y avait une pomme
de terre sur la table. Pour la Pâque, pour ce repas, le juif le plus jeune pose quatre questions. Pourquoi cette nuit est
différente des nuits de tous les jours de l’année ? Mon père Haïm m’a dit : " Pessah. Mon enfant, à la maison, chez
nous, c’est toi la plus jeune qui a posé les quatre questions pour Pâque, aujourd’hui, mets une cinquième question.
Pourquoi ? Pourquoi ? " et c’est pourquoi cette question accompagne toute ma vie, et avec " c’est pourquoi ? ", je
finirai mes jours, car notre génération est à la fin de la route.

En voyant les jeunes dans la salle, votre génération est si importante pour nous, vous remplacez les enfants qui vont
toujours nous manquer.

J’ai fait une promesse à Assia quand on l’a pendue : si moi, je survis, je vais me dévouer toute ma vie, aux êtres
humains. Je l’ai fait grâce au fait que je travaille pour une organisation humanitaire depuis cinquante ans, c’est elle qui
m’a aidée quand je suis arrivée à Paris, par hasard.

Je vous aime tous parce que vous voulez savoir, et vous voulez faire quelque chose. On vous aime et on vous
demande : n’oubliez jamais. Luttez autant qu’il faut. On a parlé de Le Pen, Le Pen qui a dit que ce n’est rien. Mon
père, ma mère, mon frère, ma soeur, leurs enfants, ce n’est rien.

Merci de nous avoir écouté, merci de continuer à vous intéresser, merci d’apprendre à vos jeunes, vos élèves, tout

ce par où le monde est passé.
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03:43 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les enfants de Drancy: témoignage de Georges Wellers

Les enfants de Drancy: témoignage de Georges Wellers


G. Wellers est né en Russie en 1905. Il était chef de laboratoire à la Faculté de Médecine de Paris quand il a été arrêté par la Gestapo en décembre 1941. Interné à Drancy de juin 1942 à juin 1944, il s’est occupé des enfants arrêtés dans la grande rafle du Vel’dHiv. le 16 juillet 1942. Ces enfants ont été déportés à Auschwitz et gazés dès leur arrivée avec leurs infirmières vers la fin du mois d’août 1942. Déporté à son tour à Auschwitz, puis à Buchenwald, G. Wellers a été libéré par les Américains en avril 1945.

Dès 1946, il a consigné ses souvenirs dans un récit sobre et précis, De Drancy à Auschwitz. Il a publié depuis de nombreuses études sur la déportation et l’extermination des Juifs, qui font autorité par l’étendue de leur information et par leur rigueur scientifique.
On notera dans ce texte l’attitude des gendarmes et le rôle de la PQJ (Police des Questions Juives).

" Dans la deuxième moitié du mois d’août on amena à Drancy 4000 enfants sans parents. Ces enfants avaient été arrêtés avec leurs parents le 16 juillet Deux jours plus tard, les parents et les enfants furent envoyés de Paris au camp de Pithiviers. Là, on sépara les enfants des parents. On déporta les parents directement de Pithiviers et on envoya les enfants par groupe de 1000 mêlés à 200 grandes personnes étrangères à Drancy.
Ces enfants étaient âgés de deux à douze ans. On les déchargea des autobus au milieu de la cour comme de petites bestioles. Les autobus arrivaient avec des agents sur les plates-formes, les barbelés étaient gardés par un détachement de gendarmes. La majorité des gendarmes ne cachaient pas leur sincère émotion devant le spectacle ni le dégoût pour le travail qu’on leur faisait taire.

Les tout-petits ne connaissaient souvent pas leur nom, alors on interrogeait les camarades, qui donnaient quelques renseignements. Les noms et prénoms ainsi établis étaient inscrits sur un petit médaillon de bois, qu’on accrochait au cou de l’entant . Parfois, quelques heures après, on voyait un petit garçon portant un médaillon avec le prénom de Jacqueline ou de Monique. Les enfants jouaient avec les médaillons et les échangeaient entre eux.
Chaque nuit, de l’autre côté du camp, on entendait sans interruption les pleurs des enfants désespérés et, de temps en temps, les appels et les cris aigus des enfants qui ne se possédaient plus.

Ils ne restèrent pas longtemps à Drancy. Deux ou trois jours après leur arrivée, la moitié des enfants quittaient le camp, en déportation, mélangés à 500 grandes personnes étrangères. Deux jours plus tard, c’était le tour de la seconde moitié. La veille de la déportation les enfants passèrent par la fouille, comme tout le monde. Les garçons et fillettes de deux ou trois ans entraient avec leur petit paquet dans la baraque de la fouille où les inspecteurs de la PQJ fouillaient soigneusement les bagages et les faisaient ressortir avec leurs objets défaits. On installa près de la porte de sortie une table où, toute la journée, des hommes volontaires refaisaient tant bien que mal les paquets des enfants. Les petites broches, les boucles d’oreilles et les petits bracelets des fillettes étaient confisqués par les PQJ.

Un jour, une fillette de dix ans sortit de la baraque avec une oreille sanglante parce que le fouilleur lui avait arraché la boucle d’oreille, que, dans sa terreur, elle n’arrivait pas à enlever assez rapidement.
Le jour de la déportation, les enfants étaient réveillés à cinq heures du matin, et on les habillait dans la demi-obscurité. Il faisait souvent frais à cinq heures du matin, mais presque tous les enfants descendaient dans la cour très légèrement vêtus. Réveillés brusquement dans la nuit morts de sommeil, les petits commençaient à pleurer et, petit à petit, les autres les imitaient. Ils ne voulaient pas descendre dans la cour, se débattaient, ne se laissaient pas habiller. Il arrivait parfois que toute une chambrée de 100 enfants, comme pris de panique et d’affolement invincibles, n’écoutaient plus les paroles d’apaisement des grandes personnes, incapables de les faire descendre: alors on appelait les gendarmes qui descendaient sur leurs bras les enfants hurlant de terreur.

Dans la cour. ils attendaient leur tour d’être appelés, souvent en répondant mal à l’appel de leur nom; les aînés tenaient à la main les petits et ne les lâchaient pas. Dans chaque convoi, il y avait un certain nombre d'enfants qu’on ajoutait pour terminer: c’étaient ceux dont les noms étaient inconnus. Ces derniers étaient marqués sur la liste par des points d’interrogation. Cela n’avait pas beaucoup d’importance: il est douteux que la moitié des malheureux bambins ait pusupporter le voyage, et les survivants étaient sans doute détruits dés leur arrivée.
Ainsi il a été déporté de Drancy en deux semaines 4 000 enfants sans parents. Cela se passait dans la seconde moitié du mois d’août 1942".

François Delpech , Historiens et géographes, no 273, Mai-juin 1979.
revue de l’Association des Professeurs d’Histoire et de Géographie de l’Enseignement Public (APHG)
issn 00 46 75 x
numérisé pour le site du Cercle d’étude de la déportation et de la Shoah
par D Letouzey le 14/06/2000
Source : http://aphgcaen.free.fr/cercle/delpech5.htm

02:40 Écrit par dorcas dans Camp de Drancy, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

02/05/2011

Après Auschwitz

Après Auschwitz

 

 

Aliza Rothman, rescapée d’Auschwitz,  croyait avoir tout perdu, son mari, sa famille  et sa fille de quelques années, placée chez une famille chrétienne. Mais après la guerre elle retrouve la trace de sa fille de cinq ans. Aliza et Sarah arrivent en Israël. Aujourd’hui, ce jour du Yom Hashoah, où tout Israël s’arrête pour se rappeler, Aliza a 90 ans.  Dans son petit appartement de Haifa, Aliza entourée de sa fille agée de 70 ans, de sa petite fille Anat, 51 ans, de son arrière petite fille, Idilly, 25 ans, et de son arrière arrière petit fils Moriel de 3 mois,  se réunissent comme chaque mois. On les prend en photo, Aliza regarde ces quatre générations et éclate de rire, C’est ma vengeance, la vraie.

Aliza et Sarah, les premières années en Israël

L’histoire d’Aliza a été racontée par le Yedihot, la photo est de Adi Adar

http://www.juif.org/go-blogs-34331.php

23:35 Écrit par dorcas dans Actualités, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : auschwitz |  Facebook |

30/01/2011

Le violon pleure


27/01/2011

Shoah : souvenirs de déportation

Shoah : souvenirs de déportation

 

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La gare de Bobigny d'où plus de 20.000 juifs furent déportés vers les camps de la mort entre 1943 et 1944 Crédits photo : BORIS HORVAT/AFP

 

Plusieurs rescapés ou enfants de rescapés ont assisté mardi à la cérémonie organisée sur le site de l'ancienne gare de Bobigny d'où partirent les derniers convois de déportés vers les camps de la mort. Voici quelques uns de leurs témoignages recueillis sur place par Le Figaro.

• Yvette Levy, 84 ans, a fait partie du dernier «grand convoi» qui quitta Bobigny le 31 juillet 1944:

«J'étais arrivée au camp de Drançy une dizaine de jours avant. J'avais 18 ans, je venais du foyer de l'UEJF (Union des étudiants juifs de France) de la rue Vauquelin, dans le Quartier latin à Paris où j'avais participé au sauvetage d'enfants juifs. À Drançy, ils nous demandaient ce qu'étaient devenus nos parents, où ils se trouvaient. Je savais qu'il ne fallait pas répondre. Les parents de ceux qui donnaient un nom, une adresse, ont tous été raflés. J'ai dit que les miens avaient été tués dans le bombardement de Noisy-le-Sec et… j'ai retrouvé tous les miens.

Un jour, à Drançy, ils nous ont mis dans des autobus pour nous emmener ici, à Bobigny. Mon autobus est resté en haut sur le talus. Nous avons à peine eu le temps d'attraper nos baluchons - nous n'avions presque rien pu emporter en quittant le foyer - et nous avons dégringolé ce talus pour monter dans les wagons à bestiaux. Les gardes nous criaient: «Schnell, schnell!» Pendant tout le voyage, les portes n'ont été ouvertes qu'une fois, pour vider les tinettes. Le train était immense, si long qu'en arrivant à Birkenau dans la nuit du 2 au 3 août sur la Judenrampe *, il a occupé les chambres à gaz 2 et 3. Nous étions 1300 à partir, beaucoup sont manquants aujourd'hui… Ici, c'était la gare de départ pour la planète des fous».

• Edmond Benaderette, 78 ans, évoque sa mère et sa grand-mère, mortes en déportation:

«Ma mère et ma grand-mère sont parties d'ici, de Bobigny, par le convoi 70, le 27 mars 1944. Elles n'avaient aucune chance de s'en sortir: ma mère était infirme et ma grand-mère avait 79 ans… Mon père, lui, avait réussi à échapper à la rafle. Mes parents, commerçants à Courbevoie, avaient été spoliés en 1942. Quant à mon frère et moi, dès la rentrée des classes de 1943, nous avions été placés dans une institution laïque à Saint-Maurice, près de la porte de Charenton, où plusieurs enfants juifs étaient cachés. Officiellement, c'était une maison de correction mais nous n'étions pas malheureux… Ce n'est pas la première fois que je viens ici à Bobigny, j'ai même écrit un article sur ce lieu dans le journal de l'Amicale des anciens de l'Œuvre de secours aux enfants. En revanche, je n'ai jamais retrouvé le petit mot que ma mère avait réussi à faire passer avant de quitte cette gare. Il a été remis à mon père, sans doute par un cheminot. Il y était écrit: «Ma mère et moi partons pour une destination inconnue».

* La rampe des Juifs est l'endroit où arrivent les trains de déportés.

http://www.juif.org/go-news-144738.php

08:05 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

12/01/2011

"Nous ne serons jamais des vivants comme les autres, nous sommes des survivants"

"Nous ne serons jamais des vivants comme les autres, nous sommes des survivants"


Témoignage de Sam Braun, à l'Hôtel de Ville de Paris le 24 janvier 2010 -Commémoration du 65ème anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz.

Il fut retrouvé, peu de temps après coupé en trois morceaux, mais quand nous avons appris le vol du fronton du portail d'Auschwitz, toutes les images du camp, une fois de plus, se sont imposées à nous et nous avons été nombreux, devant la profanation de ce symbole devenu sacré car gardien de l'entrée d'un immense cimetière, sans pierre tombale, sans sépulture, sans linceul, nous avons été nombreux à l'avoir vécu comme une espèce de viol.


Viol de la mémoire de ceux qui tous les jours rêvaient de la liberté, si lointaine, là-bas, de l'autre côté du fronton et essayaient de survivre malgré l'inhumanité et la barbarie, la violence et l'indicible ; viol de tous les martyrs qui n'ont franchi le portail qu'une seule fois, puisque leurs assassins les attendaient près d'une fausse salle de douche ; viol de nos familles qui ont été décimées, de tous ceux qui n'ont laissé personne derrière eux et dont le nom s'est éteint, alors que s'allumaient les fours crématoires ; viol de tous les enfants dont le sourire était la seule arme.

Certes, nous n'avons pas été les seuls à être indignés par cette profanation, mais ceux qui le furent n'ont pas été meurtris dans leur chair comme nous l'avons été nous-mêmes, car ils n'étaient pas là-bas durant les années noires.
"Le travail c'est la Liberté", dit en allemand le fronton, mais sous le joug nazi notre travail c'était le bagne, notre liberté les chambres à gaz et c'est parce que nous avons souffert là-bas mille morts que ce vol a ravivé nos plaies mal cicatrisées.

Car quoi que nous fassions, quelle que soit la qualité et la réussite de notre résilience, nous serons toujours des survivants même si nous donnons, parfois, l'illusion d'être des vivants comme les autres
"L'arrêt de la maltraitance n'est pas la fin du problème" a écrit Boris Cyrulnic.

De l'extérieur, souvent, rien ne parait, comme si nous avions abandonné au vestiaire de notre passé, les faits innommables auxquels nous avons assisté et dont nous fûmes, bien souvent les sujets ; la violence qui nous entourait et la faim, cette faim permanente et douloureuse, Même s'il n'en parait pas, nos souvenirs, lovés dans un coin de notre mémoire, ne sont jamais bien loin puisqu'il suffit de peu de chose pour les faire resurgir. Une image, un bruit, une odeur et ils arrivent en foule dans une bousculade infernale laissant toujours les plus cruels prendre les premières places.

L'insupportable survie au camp et la folle Marche de la Mort, nous visitent bien souvent et revivent en nous, même si avec le temps, l'intensité de la douleur s'est un peu émoussée.
Malgré notre volonté de rendre notre mémoire d'Auschwitz moins corrosive en nous intégrant dans un monde normal ; malgré nos efforts pour cultiver le paraitre afin de masquer l'être intime, parfois trop douloureux, les 65 années passées n'ont pas réussi à faire de nous, tout à fait des vivants comme les autres.
Dans ce monde inégalitaire il y a des vivants qui le sont différemment des autres, nous sommes de ceux-là.

auschwitz-survivors.GIF

Quelle que soit la vie que nous avons menée après la Shoah et la famille que nous avons créée ou reconstituée, quelle que soit notre réussite sociale, nous n'avons jamais été véritablement libérés du Lager, comme l'appelait Primo Lévi et nous nous réveillons parfois en sueur, après un cauchemar qui a fait revivre le camp.

Force est de constater que nous ne sommes pas des vivants tout à fait comme les autres.

Pour Nathalie Zajde, nous revivons fréquemment l'inimaginable Shoah et l'assassinat systématique des Tziganes, parce que dans les sociétés actuelles, telle une déferlante universelle, apparaissent des épurations semblables à celles que nous avons connues.
Mais il y a d'autres raisons. Si nous sommes et resterons toujours des survivants parmi les vivants, c'est aussi parce que nous avons été jetés sur une autre planète, là où régnaient en maître l'iniquité, la brutalité et où la mort était devenue familière.

Comment chasser de notre mémoire les appels qui duraient si longtemps alors que nous restions debout, sans bouger, dans le froid et le vent glacial ; comment oublier les "visites des musulmans", comme ils disaient, au cours desquelles la mort nous attendait pour nous donner rendez-vous ; comment éliminer de notre mémoire les morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp et qui marchaient pliés en deux comme s'ils étaient en prière ; nous ne pouvons pas les oublier, car nous étions ces morts-vivants !! Comme eux nous marchions courbés par la faim et la fatigue, comme eux nous étions glacés l'hiver dans nos vêtements trop légers, comme eux nous protégions jalousement notre gamelle pour éviter que nous soit volée le peu de soupe infâme qu'ils nous donnaient pour subsister.

Nous étions effectivement sur une autre planète quand, le 18 janvier 1945, gardés par les SS et les chiens, quittant le camp pour la dernière fois, nous sommes partis en exode qui deviendra très vite, une effroyable Marche de la Mort. Marche hallucinante vers nulle part.
La victoire qui leur échappait, décuplait la violence des SS. Au camp nous avions connu la folie, là, nous étions en pleine démence
Le nombre de compagnons assassinés augmentait sans cesse et leurs cadavres, laissés sur le bord de la route jalonnaient notre passage. Parfois, celui à côté duquel nous marchions depuis des heures, ne pouvant plus avancer, s'affaissait sur la route et mourant était bousculé, presque piétiné par ceux qui suivaient et qui ne l'avaient pas vu. Je ne peux chasser de ma mémoire le jour où ils nous ont entassés sur des wagons de marchandises et demeure encore horrifié par tous les morts ........ou presque morts, sur lesquels nous nous sommes affalés tellement nous étions épuisés.
Toutes ces morts injustes sont souvent présentes dans notre mémoire et surgissent sans crier gare
Même si nous avons essayé de vivre afin de pouvoir un jour exister, nous restons habités par tout ce que nous avons vu et vécu là-bas, car on n'est pas indemne d'un passé indicible !!


Mais il y a aussi une autre raison à notre état de survivants : nous avons maintenant conscience d'être les derniers témoins à pouvoir dire "j'y étais et j'ai vu". Alors que les truqueurs, les maquilleurs de la réalité, révisionnistes et négationnistes se renouvellent de génération en génération comme toutes les mauvaises herbes, nous qui sommes les derniers à pouvoir faire revivre nos morts, nous nous demandons sans cesse si nous avons suffisamment œuvré pour que la véritable Histoire puisse ne jamais être réécrite au bénéfice d'odieux mensonges. Avons-nous suffisamment contribué à l'indispensable "travail de mémoire" ?
Chaque fois que nous rencontrons des adolescents pour parler des dangers de tous les extrémismes et que nous décrivons les actes de barbarie auxquels nous avons assisté ; chaque fois que nous expliquons où peuvent mener le fanatisme et la haine, le racisme et l'antisémitisme et que nous faisons revivre les étapes choisies pas les SS pour nous déshumaniser, même si nous le faisons avec modération ; chaque fois qu'à la fin de nos interventions ils nous demandent de leur montrer le numéro matricule tatoué sur notre bras gauche, chaque fois nous nous retrouvons à Auschwitz et vivons à nouveau ce que nous leur décrivons.
Alors, mes amis, acceptons ce fait inéluctable d'être des survivants parmi les vivants, acceptons de faire revivre nos familles et tous les martyrs anonymes que nous avons laissés là-bas, acceptons même nos cauchemars et les moments de la journée où tout nous revient comme une vague déferlante, acceptons tout cela, mais poursuivons inlassablement notre "travail de mémoire" pour donner du sens aux peu d'années qui nous restent.

http://www.israel-infos.net/article.php?id=5260

11/09/2010

La déportation des enfants Juifs

La déportation des enfants Juifs

 

Voici un témoignage d’un jeune déporté, qui, interné à Drancy, y vit arriver ses petits frères et sa petite soeur:

 

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Photos d'enfants au camp de transit de  Drancy

 


Les autobus arrivèrent dans un bruit de ferraille soulevant des nuages de poussière,; ils étaient des dizaines et nous n’étions pas habitués à voir arriver des prisonniers en si grand nombre à la fois; d’habitude c’était une camionnette ou un car seul qui amenait les prisonniers. des autobus de la RATP, qui en ce jour d’été 1942 franchirent l’enceinte du camp de Drancy et s’arrêtèrent devant la tour de béton inachevée et sinistre qui nous servait d’abri. Ils descendirent par dizaines. C’était des enfants, rien que des enfants, agglutinés par affinités, hagards, hébétés,mécaniques, silencieux comme des brebis de la Bible, pris au sacrifice à un Dieu de guerre, de ténèbres, d’enfer. Mais aucun Dieu des enfants n’est venu s’interposer dans leur destin d’anges. En les regardant de plus près, je vis des visages familiers et, parmi eux, mon petit frère Louis, Henri, et ma petite soeur Jeannette ( 13, 10 et 5 ans). Quel coup au coeur. Tous les autres étaient les enfants de mon quartier, les Gutman, les Luftman, tous ceux ramassés avec leurs parents à la rafle dite du vélodrome d’hiver.
De cet endroit, on les conduit vers Compiègne; puis, me raconte petit Louis, on détache mon père, qui part en déportation vers l’Allemagne; puis ma mère qu’on sépare des enfants. Quel déchirement dans cette séparation. Je ne veux pas y penser tellement le drame est grand.
Pendant plusieurs jours, je réconforte les enfants comme je peux.Quelques jours passent et j’apprends qu’un convoi est prévu pour les enfants vers l’Allemagne, soi-disant pour rejoindre leurs parents. Bien entendu, je ne crois pas cela, car pourquoi les avoir séparés pour les revoir ensuite. J’appréhende un sort bien plus tragique et je me demande ce que je dois faire ? Dois-je partir avec eux pour les protéger, ou rester à attendre mon sort. ce profond dilemme, je n’arrive pas à le résoudre. Je ne ferme pas les yeux de la nuit.

Le matin, je prends la décision d’en parler avec petit Louis ouvertement et je lui dis : «Voilà! vous devez partir en déportation rejoindre les parents; crois-tu être en mesure de t’occuper seul de Jeannette et d’Henri, ou bien veux-tu que je parte avec vous; mais, dans ce cas, je n’aurais plus aucune chance de sauver ce qu’il y a encore à sauver ?» il me répond: « Jusqu’à présent, je me suis bien occupé d’eux tout seul, alors si tu as une chance de te sauver, reste.»
Les quelques jours qui précédèrent leur départ, je me suis mis à organiser pour eux du ravitaillement, des couvertures, tout ce qui était en mon pouvoir dans cette situation de réunir, je l’ai fait. Ils sont partis, chacun avec son ballot. Je les ai accompagné jusqu’au wagon, les ai installés, mais je pressens bien que je ne les reverrais plus jamais.
Trois semaines plus tard, c’est à mon tour de faire partie d’un convoi. Je suis revenu 3 ans plus tard... vous, qui me lisez, vous comprendrez aisément pourquoi, tous les enfants du monde sont devenus mes petits frères et soeurs.

Il reste à imaginer la progression à travers toute l'Europe de ces lamentables convois remplis de petits enfants, d’imaginer l’arrivée à Auschwitz des survivants, leur descende des trains au milieu des SS, armés, vociférants et accompagnés d’énormes chiens policiers aboyant, leur cortège vers les chambres à gaz et leur affreux sacrifice destiné à alimenter une haine toujours inextinguible.

source : carnet du Musée de la résistance, de la déportation et de la libération du Lot (France)

Quelques justes des nations


01/09/2010

Récit de 9 mois à Auschwitz

Récit de 9 mois à Auschwitz

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François Malamet (zl) avait accepté de partager ses terribles souvenirs de déportation et de ses 9 mois passés à Auschwitz, après avoir refusé durant des années de témoigner.

"Mes parents venant de Pologne au début de 14-18 s’étaient innocemment installés à Nuremberg, à l'importante communauté orthodoxe. J’y naquis peu avant le «putsch» raté d’Hitler en 1923. Déjà on pouvait assister aux escarmouches entre hitlériens et gens de gauche. Je me souviens encore d’un retour de Choule un vendredi soir quand un Nazi fit un croche pied à mon père en l’insultant, à partir de quoi on n'y alla plus qu'en groupe.

 

A Strasbourg
 
En 1924, avec intelligence de la situation, mes parents se résolurent à une nouvelle transplantation à Strasbourg à la solide Communauté juive dont la Choule était rue de la Nuée Bleue, au centre. Sans écoles juives, nous fréquentions l’école publique, un fort enseignement Juif au ‘heder et les excellents cours de Talmud du Rav Wasserman zl. Je développais un sionisme actif en fréquentant le Mizra'hi.
 
Après les événements en Allemagne, vers 33, je me destinais à émigrer en Israël en apprenant un métier adapté : les travaux d’installations sanitaires. Notre groupe s’était vu confronté à une opposition collective des familles ignorant les nombreuses manifestations d’antisémitisme d’influence allemande. En ville, on pouvait entendre les discours hystériques Nazis déversés par les radios. Insultes et quolibets fréquents exprimaient un regret de l’Allemagne occupante et d’une fascination pour son ultra-nationalisme rampant.
 
La guerre et les rafles
 

Très vite, l’Alsace-Lorraine fut évacuée via les Vosges et pour notre famille vers Limoges. Du fait des difficultés à obtenir la nationalité française, ma volonté de m’engager dans l’Armée combattantetrouva finalement une proposition du corps d’Armée volontaire de Polonais à Coëtquidan. J’y arrivai peu avant la débâcle et trop tard ! Ma tentative d’embarquement vers Londres aussi mise en échec, je dus me résoudre à regagner Limoges. Les stress répétés avaient eu raison de la santé de ma regrettée mère zl décédée en 1942. La police française arrêtait les juifs : mon frère fut déporté en 42 et mon père fut libéré par une intervention miraculeuse du Grand Rabbin Deutsch (arrêté peu après).

Je décidai de rejoindre Grenoble occupée par les Italiens sans savoir que jeme jetai dans la gueule du loup quand je louai un appartement à Jean Barbier… que j’ignorais être le N°2 de la Milice locale et leader du PPF ! Ce sinistre personnage fut avec Francis André et d’autres un collaborateur ultra-zélé de la Gestapo en dénonçant et torturant Juifs et maquisards, résistants et communistes. Peu après, Barbier me dénonça à la Gestapo.
 
Drancy, puis l’enfer d’Auschwitz
 

Dans un train de la SNCF, gardé par des policiers français, je fus avec d’autres innocents, la plupart Juifs, conduit au camp de Drancy. Les autorités françaises ne pouvaient se faire aucune illusion sur le sort qui nous attendait car, depuis la fin des années 30, on savait ce que les allemands avaient perpétré à Dachau et ailleurs : leur unique dessein, l’extermination des juifs. J’avais informé mon père de ma déportation par une lettre jetée par les fenêtres du train et arrivée miraculeusement à destination. De Drancy à Auschwitz, le voyage durait 3 jours dans des conditions épouvantables.

Je restais 9 mois dans l’enfer d’Auschwitz, voyant périr la plupart de mes codétenus. Je survivais grâce à des miracles répétés, une résistance physique arrivée à ses limites à la fin quand j’étais «musulmanisé » par la faim et le froid.
 
Ma pratique des sanitaire que j’avais apprise pour mon Alya me permit de repousser le moment où je devenais inutile et donc bon à gazer. Il m’était difficile d’avaler le peu de pitance calorique qu’on nous laissait sous forme de mélange d’eau et d’huile.
 
Je passais régulièrement les terribles « sélections » qui décidaient de qui vivrait et qui mourrait au cours desquelles, la nuit, déshabillé dans le froid glacial de l’hiver polonais, je courais sans m’attarder pour cacher mon piteux état. Les coups violents distribués sans raison pour le plaisir des kapos et nazis étaient notre lot quotidien.
 
Il fallait survivre dans l’enfer, tenir dans le froid et la faim extrêmes, respirer l’odeur des cendres que les cheminées répandaient nuit et jour, côtoyer le royaume d’Ubu et de Satan au quotidien. Vers la fin, le bruit des combats se précisait, les Allemands commençaient à se préoccuper de leur sort ultérieur. Leur fuite les empêcha de de détruire les crématoires, preuves de leurs exactions, avant de fusiller les invalides qui ne pourraient faire « la marche de la mort ».
 
La réconciliation sur le dos des Juifs
 
Avec un immense espoir, avons-nous vu débarquer l’armée russe le 27 janvier 1945. Nombre de mes compagnons ne survécurent pas à une réalimentation trop rapide malgré les consignes, la faim l’emportant sur toute réflexion. Les cadavres de ces affamés jonchaient le sol, ultime spectacle de désolation ! Je fus soigné dans un hôpital de Bucarest jusqu’en mai 45 par le Joint. Mon frère déporté avait péri à Maidanek ; mes deux autres frères avaient échappé à de nombreuses rafles et survécurent à la guerre. Mon père se retira dans une maison de retraite en Israël à Kiriat Sanz.
 
La plupart des miliciens s’étaient enfuis, les autres furent pour la plupart vite graciés : la réconciliation nationale, souvent sur le dos des juifs, avait alors priorité sur la justice.
 
Survivre pour bâtir une famille et honorer D.ieu
 
J’eus le bonheur de rencontrer ma chère épouse dans un Chidou’h. Nos filles jumelles se sont installées à Amsterdam et nous donnant une nombreuse descendance ; nos petits-enfants mariés en Israël nous gratifient de 5 arrière-petits-enfants.
 
Notre foi & pratique sont restées intactes comme pour tous les nôtres – je suis notamment fier de mes deux gendres dont l’un dirige un gros ‘heder de 300 élèves et l’autre est Roch Kollel Yechiva à Lyon en transit chaque semaine vers Amsterdam où demeure sa famille. C’est pour eux tous que je témoigne car ils sont probablement la raison principale qui fait que D., Saint Béni Soit-Il, m’a permis de survivre dans l’enfer d’Auschwitz.
source : http://www.juif.org/le-mag/332,recit-de-9-mois-a-auschwitz.php

22:01 Écrit par dorcas dans Camp Auschwitz, Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

26/02/2010

"Nous ne serons jamais des vivants comme les autres, nous sommes des survivants"

"Nous ne serons jamais des vivants comme les autres, nous sommes des survivants"

http://www.israel-infos.net/article.php?id=5260 
Témoignage de Sam Braun, à l'Hôtel de Ville de Paris le 24 janvier 2010 -Commémoration du 65ème anniversaire de la libération du camp d'extermination d'Auschwitz.

Il fut retrouvé, peu de temps après coupé en trois morceaux, mais quand nous avons appris le vol du fronton du portail d'Auschwitz, toutes les images du camp, une fois de plus, se sont imposées à nous et nous avons été nombreux, devant la profanation de ce symbole devenu sacré car gardien de l'entrée d'un immense cimetière, sans pierre tombale, sans sépulture, sans linceul, nous avons été nombreux à l'avoir vécu comme une espèce de viol.


Viol de la mémoire de ceux qui tous les jours rêvaient de la liberté, si lointaine, là-bas, de l'autre côté du fronton et essayaient de survivre malgré l'inhumanité et la barbarie, la violence et l'indicible ; viol de tous les martyrs qui n'ont franchi le portail qu'une seule fois, puisque leurs assassins les attendaient près d'une fausse salle de douche ; viol de nos familles qui ont été décimées, de tous ceux qui n'ont laissé personne derrière eux et dont le nom s'est éteint, alors que s'allumaient les fours crématoires ; viol de tous les enfants dont le sourire était la seule arme.

Certes, nous n'avons pas été les seuls à être indignés par cette profanation, mais ceux qui le furent n'ont pas été meurtris dans leur chair comme nous l'avons été nous-mêmes, car ils n'étaient pas là-bas durant les années noires.

"Le travail c'est la Liberté", dit en allemand le fronton, mais sous le joug nazi notre travail c'était le bagne, notre liberté les chambres à gaz et c'est parce que nous avons souffert là-bas mille morts que ce vol a ravivé nos plaies mal cicatrisées.

Car quoi que nous fassions, quelle que soit la qualité et la réussite de notre résilience, nous serons toujours des survivants même si nous donnons, parfois, l'illusion d'être des vivants comme les autres

"L'arrêt de la maltraitance n'est pas la fin du problème" a écrit Boris Cyrulnic.

De l'extérieur, souvent, rien ne parait, comme si nous avions abandonné au vestiaire de notre passé, les faits innommables auxquels nous avons assisté et dont nous fûmes, bien souvent les sujets ; la violence qui nous entourait et la faim, cette faim permanente et douloureuse, Même s'il n'en parait pas, nos souvenirs, lovés dans un coin de notre mémoire, ne sont jamais bien loin puisqu'il suffit de peu de chose pour les faire resurgir. Une image, un bruit, une odeur et ils arrivent en foule dans une bousculade infernale laissant toujours les plus cruels prendre les premières places.


L'insupportable survie au camp et la folle Marche de la Mort, nous visitent bien souvent et revivent en nous, même si avec le temps, l'intensité de la douleur s'est un peu émoussée.

Malgré notre volonté de rendre notre mémoire d'Auschwitz moins corrosive en nous intégrant dans un monde normal ; malgré nos efforts pour cultiver le paraitre afin de masquer l'être intime, parfois trop douloureux, les 65 années passées n'ont pas réussi à faire de nous, tout à fait des vivants comme les autres.
Dans ce monde inégalitaire il y a des vivants qui le sont différemment des autres, nous sommes de ceux-là.

Quelle que soit la vie que nous avons menée après la Shoah et la famille que nous avons créée ou reconstituée, quelle que soit notre réussite sociale, nous n'avons jamais été véritablement libérés du Lager, comme l'appelait Primo Lévi et nous nous réveillons parfois en sueur, après un cauchemar qui a fait revivre le camp.


Force est de constater que nous ne sommes pas des vivants tout à fait comme les autres.


Pour Nathalie Zajde, nous revivons fréquemment l'inimaginable Shoah et l'assassinat systématique des Tziganes, parce que dans les sociétés actuelles, telle une déferlante universelle, apparaissent des épurations semblables à celles que nous avons connues.

Mais il y a d'autres raisons. Si nous sommes et resterons toujours des survivants parmi les vivants, c'est aussi parce que nous avons été jetés sur une autre planète, là où régnaient en maître l'iniquité, la brutalité et où la mort était devenue familière.

Comment chasser de notre mémoire les appels qui duraient si longtemps alors que nous restions debout, sans bouger, dans le froid et le vent glacial ; comment oublier les "visites des musulmans", comme ils disaient, au cours desquelles la mort nous attendait pour nous donner rendez-vous ; comment éliminer de notre mémoire les morts-vivants que nous croisions dans les allées du camp et qui marchaient pliés en deux comme s'ils étaient en prière ; nous ne pouvons pas les oublier, car nous étions ces morts-vivants !! Comme eux nous marchions courbés par la faim et la fatigue, comme eux nous étions glacés l'hiver dans nos vêtements trop légers, comme eux nous protégions jalousement notre gamelle pour éviter que nous soit volée le peu de soupe infâme qu'ils nous donnaient pour subsister.


Nous étions effectivement sur une autre planète quand, le 18 janvier 1945, gardés par les SS et les chiens, quittant le camp pour la dernière fois, nous sommes partis en exode qui deviendra très vite, une effroyable Marche de la Mort. Marche hallucinante vers nulle part.


La victoire qui leur échappait, décuplait la violence des SS. Au camp nous avions connu la folie, là, nous étions en pleine démence
Le nombre de compagnons assassinés augmentait sans cesse et leurs cadavres, laissés sur le bord de la route jalonnaient notre passage. Parfois, celui à côté duquel nous marchions depuis des heures, ne pouvant plus avancer, s'affaissait sur la route et mourant était bousculé, presque piétiné par ceux qui suivaient et qui ne l'avaient pas vu. Je ne peux chasser de ma mémoire le jour où ils nous ont entassés sur des wagons de marchandises et demeure encore horrifié par tous les morts ........ou presque morts, sur lesquels nous nous sommes affalés tellement nous étions épuisés.


Toutes ces morts injustes sont souvent présentes dans notre mémoire et surgissent sans crier gare
Même si nous avons essayé de vivre afin de pouvoir un jour exister, nous restons habités par tout ce que nous avons vu et vécu là-bas, car on n'est pas indemne d'un passé indicible !!
Mais il y a aussi une autre raison à notre état de survivants : nous avons maintenant conscience d'être les derniers témoins à pouvoir dire "j'y étais et j'ai vu". Alors que les truqueurs, les maquilleurs de la réalité, révisionnistes et négationnistes se renouvellent de génération en génération comme toutes les mauvaises herbes, nous qui sommes les derniers à pouvoir faire revivre nos morts, nous nous demandons sans cesse si nous avons suffisamment œuvré pour que la véritable Histoire puisse ne jamais être réécrite au bénéfice d'odieux mensonges. Avons-nous suffisamment contribué à l'indispensable "travail de mémoire" ?
Chaque fois que nous rencontrons des adolescents pour parler des dangers de tous les extrémismes et que nous décrivons les actes de barbarie auxquels nous avons assisté ; chaque fois que nous expliquons où peuvent mener le fanatisme et la haine, le racisme et l'antisémitisme et que nous faisons revivre les étapes choisies pas les SS pour nous déshumaniser, même si nous le faisons avec modération ; chaque fois qu'à la fin de nos interventions ils nous demandent de leur montrer le numéro matricule tatoué sur notre bras gauche, chaque fois nous nous retrouvons à Auschwitz et vivons à nouveau ce que nous leur décrivons.
Alors, mes amis, acceptons ce fait inéluctable d'être des survivants parmi les vivants, acceptons de faire revivre nos familles et tous les martyrs anonymes que nous avons laissés là-bas, acceptons même nos cauchemars et les moments de la journée où tout nous revient comme une vague déferlante, acceptons tout cela, mais poursuivons inlassablement notre "travail de mémoire" pour donner du sens aux peu d'années qui nous restent.

21:36 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : memoire, survivants, crematoires |  Facebook |

17/02/2010

Témoignages de rescapés en vidéo

Témoignages de rescapés en vidéo

http://clair-de-lune.tv/popupflvtheotv.php?video=81255_me...

http://clair-de-lune.tv/popupflvtheotv.php?video=81256_me...

22:28 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

15/02/2010

Un survivant des sonderkommandos témoigne

Un survivant des Sonderkommandos témoigne

Dow Paisikovic


Je m'appelle Dow Paisikovic, né le 1er avril 1924 à Rakowec (C.S.R.: Tchécoslovaquie) actuellement domicilié à Hedera, Israël. En mai 1944, je fus amené de Munkacs (ghetto) au camp de concentration d'Auschwitz et j'y reçus le numéro de détenu A-3.076, qui me fut tatoué sur l'avant-bras gauche.

auschwitztrideportesarriveeconvoi

Le tri se faisait directement à l'arrivée.

Notre convoi fut soumis à une sélection. Environ 60 % d'entre nous furent sélectionnés pour les chambres à gaz, les autres furent dirigés sur le camp. Ma mère et mes cinq frères et soeurs furent aussitôt envoyés aux chambres à gaz. Au moment de la sélection nous ignorions à quoi servait cette répartition. Mon père et moi furent affectés au camp C de Birkenau avec les aptes au travail, où nous devions, sans raison, porter des pierres.

Le troisième jour arriva en civil dans notre partie du camp le SS-Hauptscharführer Moll, accompagné d'autres SS. Nous dûmes tous nous présenter à l'appel et Moll choisit les plus forts d'entre nous, exactement 250 au total. On nous amena sur la route qui traversait le camp: nous devions y prendre des pelles et d'autres outils. On nous amena à proximité des crématoires III et IV, où nous fûmes accueillis par des SS armés. Nous dûmes nous mettre en rang et cent d'entre nous furent détachés et amenés au crématoire III. Les autres durent continuer la marche en direction du bunker V (une maison de paysans où il était également procédé à des gazages); c'est là que le SS-Hauptscharführer Moll, arrivé à motocyclette, nous reçut dans son uniforme blanc. Il nous accueillit avec ces mots: « Ici vous aurez à bouffer, mais il vous faudra travailler. » On nous mena de l'autre côté du bunker V; la façade de ce bunker ne nous révélait rien de particulier, mais l'arrière nous fit voir à quoi il servait.

Chambre à gaze  d'auschwitz

Le batiment des chambres à gaz

Il y était entassé un amas de cadavres nus: ces cadavres étaient tout gonflés et on nous commanda de les porter jusque dans une fosse de six mètres de largeur et de trente mètres de longueur environ, où se trouvaient déjà des cadavres en train de brûler. Nous fîmes tous nos efforts pour amener ces cadavres au heu indiqué. Mais les SS nous trouvaient trop lents. On nous battit terriblement et un SS nous ordonna: « Un seul homme par cadavre. » Ne sachant comment exécuter cet ordre, nous fûmes encore battus et un SS alors nous montra qu'il fallait que nous prenions le cadavre par le cou avec la partie recourbée de la canne et l'amener ainsi de l'autre côté. Nous devions nous livrer à ce travail jusqu'à 18 heures. A midi, nous avions une demi-heure d'interruption. On nous apporta à manger, mais aucun de nous n'avait faim. Puis nous dûmes reprendre le travail. On nous amena au bloc 13 de la section D du camp de Birkenau, un bloc isolé. Ce soir-là, on nous tatoua (sur le bras) nos numéros de détenus.

Le lendemain, il nous fallut de nouveau marcher en colonnes, le groupe de cent au crématoire III, et nous autres, cent cinquante, au bunker V. Notre travail était le même. Il en fut ainsi pendant huit jours. Quelques-uns d'entre nous se sont jetés eux-mêmes dans le feu, parce qu'ils n'en pouvaient plus. Si j'avais à évaluer leur nombre aujourd'hui, je l'évaluerais à 8-9. Parmi eux se trouvait un rabbin.

bruler les gens à Birbenau

Lieu ou les cadavres étaient brûlés lorsque les fours crématoires n'allaient pas vite assez

Chaque jour arrivait une sentinelle SS avec 5-6 détenus SS, qui avaient à faire le même travail aux crématoires I et II, afin de prendre à la section D du camp la nourriture pour le Sonderkommando. Le huitième soir, le kapo du Sonderkommando du bloc 13 m'a désigné pour accompagner le groupe de détenus au crématoire II avec la nourriture: en effet, un détenu de ce groupe de travail n'était pas là et le nombre des sortants devait être le même que celui des arrivés. C est ainsi que j'arrivai par hasard au Sonderkommando du crématoire I. Il y avait là un kommando de cent détenus, et au crématoire II il y en avait un de quatre-vingt-trois. Le kapo en chef des deux kommandos (crématoires I et II) était un Polonais du nom de Mietek. Au crématoire I, deux Russes non-juifs faisaient partie du Sonderkommando; il y en avait dix au Sonderkommando du crématoire II. Tous les autres membres des deux kommandos étaient juifs, originaires surtout de Pologne, de Tchécoslovaquie et de Hongrie, ainsi qu'un Juif hollandais. Les Sonderkommandos dormaient dans les crématoires mêmes, un étage au-dessus des fours.

Notre kommando, tout comme le kommando II, fut réparti en une équipe de jour et une équipe de nuit de nombre égal. Le matin, nous nous présentions à l'appel dans la cour; on nous amenait sur le lieu du travail tandis que l'équipe de nuit était amenée dans la cour, comptée et pouvait alors se coucher.

Mon premier travail dans ce kommando fut le suivant: le kapo Kaminski, Juif de Pologne, m'avait chargé de creuser une fosse d'environ deux mètres de longueur, d'un mètre de largeur et d'un mètre de profondeur dans la cour du crématoire I. C'est dans ce trou que furent alors jetés les os sortant des fours crématoires. Une fois ce travail achevé, je fus affecté au transport des cadavres. Le gazage durait en principe trois à quatre minutes environ. Après quoi, pendant à peu près un quart d'heure, le système de ventilation était mis en marche. Puis, le contremaître ouvrait la porte de la chambre à gaz -- toujours sous la surveillance d'un SS -- et nous devions traîner les cadavres vers le monte-charge électrique. On pouvait monter quinze cadavres environ en une fois avec ce monte-charge. Nous devions porter les cadavres nous-mêmes, six hommes étaient affectés à ce travail. La plupart du temps, quelques-uns de ceux qui étaient à même le sol immédiatement auprès de la porte étaient encore en vie. Le SS les fusillait alors. La position des cadavres dénotait visiblement qu'en général la lutte contre la mort avait été terrible. Les corps étaient souvent déchiquetés; il est arrivé plus d'une fois que des femmes avaient accouché dans les chambres à gaz. En principe, 3 000 victimes se trouvaient dans la chambre à gaz. L'entassement était tel que les gazés ne pouvaient pas choir à terre. L'évacuation de 3 000 cadavres prenait environ six heures. Comme les quinze fours de ce crématoire mettaient environ douze heures pour brûler ces cadavres, ceux-ci étaient entassés dans la pièce devant les fours. Un autre groupe de notre Sonderkommando s'en chargeait. Lorsque nous avions vidé le bas de la chambre à gaz (en bas), notre groupe devait nettoyer la chambre à gaz à l'aide de deux tuyaux pour faire de la place pour le prochain gazage. Ensuite, nous devions aller aux fours crématoires et aider à transporter les cadavres vers les fours. Auprès des fours mêmes devaient travailler deux groupes de détenus, l'un de quatre et l'autre de six hommes. L'un devait s'occuper de sept fours, l'autre de huit. Ces groupes devaient enfourner les cadavres et veiller à une combustion convenable en se servant d'un long crochet. Comme la chaleur auprès des fours était très grande, ces groupes-là ne se voyaient pas attribuer d'autre travail; pendant les interruptions de travail, ils pouvaient se rafraîchir. En dehors de cela ils n'étaient chargés que de l'évacuation de la cendre et des os tombés à travers le gril. La cendre était acheminée à la Vistule par les détenus escortés de SS. Le transport avait lieu par camions.

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Les fours crématoires

Les cadavres mettaient environ quatre minutes à se consumer. Pendant que les cadavres étaient dans le feu d'autres détenus devaient tondre les cheveux aux cadavres préparés pour l'incinération (seulement pour les cadavres de femmes) et deux détenus dentistes devaient récupérer les dents et les bagues en or. Ils le faisaient à l'aide de tenailles. Dans le mur de la pièce devant les fours étaient aménagée une grande fenêtre. Deux à trois SS qui étaient dans la chambre de l'autre côté de la fenêtre pouvaient constamment contrôler de là notre travail.

Lorsque les fours n'étaient pas en mesure de brûler tous les cadavres, les convois destinés au gazage étaient amenés au bunker V où le gazage pouvait se faire pratiquement sans interruption parce que les cadavres y étaient jetés directement dans les fosses.

Quelques jours après mon arrivée au crématoire I, Mietek devint kapo en chef du Sonderkommando des crématoires I et II, Kaminski devint kapo du kommando I et Lemke (dont je ne connais pas le prénom) devint kapo du kommando du crématoire II. Kaminski et Lemke étaient des Juifs de Bialystok; leur numéro de détenus était de la série des 83 000. Lemke me prit avec lui au crématoire II où était également mon père. Je restai dans ce kommando jusqu'à son évacuation (18.1.1945).

Le Sonderkommando entier (dépendant des crématoires I-IV et du bunker V) comprenait 912 détenus au total à l'époque où notre groupe lui fut adjoint à titre complémentaire. Les autres détenus du Sonderkommando, qui étaient déjà en place quand notre groupe y fut affecté, avaient des numéros entre 80 000 et 83 000, un groupe composé de Juifs de Cracovie avait des numéros dans les 123 000. Je ne sais pas de façon sûre si les autres avaient été sélectionnés pour le Sonderkommando immédiatement après leur arrivée au KZ (camp de concentration) ou s'ils étaient passés auparavant par d'autres kommandos. Quelques détenus restaient au Sonderkommando un temps assez long: par exemple le kapo en chef Mietek qui avait un numéro dans les 5000 et qui avait été affecté au Sonderkommando par la compagnie disciplinaire; et deux orfèvres -- l'un du nom de Feldmann, était originaire de Tchécoslovaquie, l'autre, je ne me souviens plus de son nom -- qui avaient pour tâche de fondre l'or récupéré. (Cela se passait dans une pièce spéciale du crématoire II où était centralisé tout l'or de tous les crématoires, pour être fondu en de grands cubes sous la surveillance des SS.) Tous les vendredis un officier supérieur SS venait chercher l'or. De plus, le Juif tchèque Filipp Müller était au Sonderkommando depuis aussi longtemps que Mietek. Il était venu par un convoi de Theresienstadt et put survivre aux sélections du Sonderkommando parce qu'il était protégé par un SS originaire des Sudètes. Müller aurait pu devenir kapo au Sonderkommando. Mais il n'a pas voulu. De plus, un Juif de Paris, dénommé « Oler », était depuis longtemps au Sonderkommando. Il était artiste peintre et, pendant tout le temps que je connus le kommando, il avait l'unique tâche de peindre des tableaux pour les SS, il était dispensé de tout autre travail pour le Sonderkommando.

Nous savions qu'à part les exceptions mentionnées les détenus de l'ancien Sonderkommando étaient gazés. Ces gazages s'effectuaient par groupes, tout comme se faisaient par groupes les affectations au Sonderkommando. Un groupe du kommando spécial provenait du camp de Majdanek près de Lublin. Là déjà les détenus faisaient partie d'un kommando spécial affecté au même travail.

Comme il incombait à notre kommando de fouiller les vêtements des détenus suspendus dans les salles de déshabillage, nous avions la possibilité de nous approprier beaucoup de ravitaillement, d'alcool, d'or et de devises. La SS tolérait que nous mangions et même buvions de ces provisions. Ainsi, nous conservions nos forces. Nous n'en cherchions pas moins tous les jours la soupe (du camp) et les rations du secteur du camp pour ne pas perdre le contact avec le camp de Birkenau. J'étais en général avec le groupe qui cherchait le manger à la cuisine du camp de ce secteur. En général, nous étions escortés sur ce chemin par un vieil SS dur d'oreille; lui seul ne nous a jamais battus et regardait toujours de l'autre côté lorsqu'il se passait quelque chose qu'il ne devait pas remarquer. C'est ainsi que nous pouvions jeter le pain ramassé, et dont nous n'avions pas besoin, à des détenus d'autres secteurs du camp qui l'attendaient déjà. Nous buvions surtout beaucoup d'alcool. A cette condition-là, nous pouvions effectuer notre travail.

Au Sonderkommando de chaque crématoire, il y avait un groupe qui tâchait de se préparer à une résistance. Ces groupes étaient en contact entre eux et avec des groupes de résistants à Birkenau et même au camp principal d'Auschwitz. J'appartenais à ce mouvement. Nous passions de l'or et des devises en fraude à nos camarades dans le camp; ils employaient ces objets de valeur afin de pouvoir mieux organiser la résistance. Je me souviens de trois frères de Bialystok qui déployaient une activité toute spéciale dans ce sens. Même les Russes de notre kommando -- il s'agissait d'officiers supérieurs -- étaient très actifs. De tous les détenus de notre convoi en provenance de Hongrie, seuls mon père et moi étions au courant de cette organisation de résistance. Quelque temps après, mon père se vit attribuer la tâche de concierge du crématoire II.

Notre convoi était le troisième de la longue série de convois de Juifs en provenance de Hongrie. (L'Ukraine subcarpathique, d'où je suis originaire, avait été à l'époque attribuée à la Hongrie.)

Tous les jours, des convois arrivaient de Hongrie à cette époque, et entre temps des convois d'autres pays et des « musulmans » au camp. Il ne se passait guère de jour sans qu'il y eût de gazage. Chaque fois, nous avions à nettoyer le crématoire tout entier. Comme les SS nous donnaient des ordres pour préparer les fours (en les faisant chauffer, etc.), nous savions quand un convoi était attendu. Après les grands convois de Hongrie, l'action suivante fut celle du ghetto de Lodz. Tous les jours -- je crois que c'était en août 1944 -- deux de ces convois arrivaient de Lodz.

Une fois achevée ce qu'on nommait l'action de Hongrie, les Juifs hongrois qui avaient été affectés à l'époque au Sonderkommando furent liquidés. Mon père et moi-même n'avions échappé à cette action d'extermination que parce que nous avions été affectés au Sonderkommando du crématoire II; les autres détenus de notre convoi étaient au bunker V et aux crématoires III et IV. Ces détenus furent conduits au camp principal d'Auschwitz et y furent gazés. Les cadavres furent amenés de nuit au crématoire II et brûlés par les SS eux-mêmes, cependant que tout notre kommando était consigné à la chambre. Nous avons été au courant parce qu'on nous fit emporter les vêtements des détenus. Nous reconnaissions les vêtements et les numéros des détenus. Après l'action d'extermination de Lodz, d'autres détenus du Sonderkommando furent encore liquidés; la plupart d'entre eux étaient affectés au bunker V, un petit groupe faisait partie du Sonderkommando des crématoires III et IV. La procédure de liquidation était identique. Il s'agissait d'environ deux cents détenus au total. Pendant tout le temps que je passai au Sonderkommando (de mai 1944 jusqu'à l'évacuation, en janvier 1945) aucun détenu nouveau n'y fut affecté.

Les crématoires étaient si solidement construits que pendant tout ce temps je n'eus connaissance d'aucune défaillance de fours ni de crématoires tout entiers. A plusieurs reprises, le monte-charge des cadavres tomba en panne parce qu'il était trop plein. Souvent, des officiers SS de la direction des constructions venaient inspecter les crématoires.

Un médecin détenu, hongrois, devait procéder à des dissections dans une salle spéciale. Il opérait sous la surveillance d'un médecin SS dont je ne me rappelle plus le nom. Dans cette salle, il y avait une table de dissection. On faisait surtout des dissections d'êtres anormalement constitués (par exemple des bossus) et de jumeaux. Je me souviens avec précision que le Dr Schumann était lui aussi présent à ces dissections et en supervisait certaines. Les détenus désignés pour opérer ces dissections furent exécutés, non dans les chambres à gaz, mais par des injections. On récupérait également le sang et divers organes de ces détenus pour en approvisionner des hôpitaux militaires.

Depuis un certain temps déjà nous projetions une révolte. Le noyau de cette organisation se trouvait dans notre crématoire II. Les Russes étaient les meneurs, de même que les kapos Kaminski et Lemke. Lorsqu'en automne 1944 les actions d'extermination furent complètement arrêtées, sur ordre de Berlin, et qu'on nous donna pour tâche d'effacer les traces de l'action d'extermination, nous comprîmes que le moment de notre propre liquidation approchait. Notre révolte devait la prévenir. Voici quel était le plan: un jour où il n'y aurait pas de convoi et par conséquent pas de renfort de SS près des crématoires, notre groupe qui emportait régulièrement la nourriture de ce secteur du camp pour la porter aux divers crématoires, viendrait avec des bidons d'essence là où chaque crématoire se ravitaillait. Seul, au crématoire I, on n'apporterait pas d'essence, parce que ce n'était pas utile. Au bunker V, il n'y avait à cette époque plus de Sonderkommando, l'extermination y ayant déjà été complètement arrêtée. L'essence avait été préparée par l'organisation de résistance à la section D du camp. Un dimanche du début d'octobre -- je crois que ce devait être le 6 ou le 7 octobre -- la révolte devait être déclenchée. Les détenus désignés pour apporter la nourriture furent choisis ce jour-là de telle sorte que seuls y allaient les initiés au plan. Tous venaient du crématoire II. J'étais du nombre. Nous amenâmes les bidons d'essence camouflés en soupe aux crématoires IV et III, mais lorsque nous arrivâmes à notre crématoire II, nous entendîmes déjà des coups de feu partis des crématoires III et IV, et vîmes un début d'incendie. Le plan avait été de commencer la révolte par un feu allumé à notre crématoire II. Son déclenchement prématuré le fit échouer. Les SS donnèrent aussitôt l'alarme et tous les détenus du crématoire II durent se rendre à l'appel. Le SS-Oberscharführer Steinberg, chef du crématoire II, nous compta; lorsqu'il se rendit compte que personne ne manquait, on nous enferma tous dans la salle de dissection. Le crématoire III était en feu et les détenus du Sonderkommando des crématoires III et IV coupèrent les fils et s'évadèrent; certains furent abattus sur-le-champ. Au crématoire I, les détenus du Sonderkommando coupèrent également la clôture électrique avec des ciseaux isolés et s'enfuirent. Il était prévu que les barbelés du camp des femmes seraient également coupés afin de leur permettre une fuite en masse. Cependant, en raison du déclenchement prématuré de la révolte ce ne fut plus possible. Les SS réussirent à rattraper tous les fugitifs. Le soir même, un groupe d'officiers SS arriva devant notre crématoire et nous enjoignit de faire sortir vingt des nôtres pour reprendre le travail. Or, nous étions persuadés qu'en dépit de toutes les dénégations, on nous répartirait en groupes pour mieux nous liquider; nous refusâmes donc de sortir de la salle de dissection. Les SS amenèrent alors du renfort et forcèrent vingt détenus à travailler. Bientôt de la fumée s'éleva du crématoire I. Nous en concluâmes que les vingt camarades avaient bien été amenés au travail. Leur tâche consistait à brûler les cadavres de ceux qui avaient été tués pendant leur évasion. C'est ainsi que tous les détenus du kommando spécial des crématoires I, III et IV furent massacrés. De notre kommando, un seul détenu fut tué; c'était celui qui avait coupé les pneus de la bicyclette d'un SS pour l'empêcher de s'en servir: le SS -- surnommé le « Rouge » -- a battu ce détenu jusqu'à ce que mort s'en suive.

De ce jour, les crématoires I, III et IV furent fermés. Les crématoires III et IV étaient détruits par la révolte et inutilisables, le crématoire I restait intact. Il n'y eut plus de gazage dans aucun crématoire. On nous fit brûler les cadavres qui arrivaient du camp; de petits groupes de détenus et de civils furent fusillés dans notre crématoire à partir de ce moment-là. Ces exécutions avaient lieu à l'étage au-dessus. Elles étaient l'œuvre d'un certain SS-Unterscharführer Holländer, qui, en principe tirait un coup de fusil dans la nuque; l'arme était munie d'un dispositif qui étouffait le son. Holländer nous était déjà connu pour sa cruauté particulière. Il a battu les détenus destinés au gazage, jeté des enfants contre le mur, etc. A notre égard, détenus du Sonderkommando, Holländer était toujours aimable. Holländer était de taille moyenne, maigre; il avait le visage allongé, des cheveux châtains et pourrait être originaire d'une région voisine de la Yougoslavie. Il avait environ trente-deux ans.

Quatre-vingt-deux détenus du Sonderkommando -- c'étaient nous, ceux du crématoire II -- ont survécu jusqu'à l'évacuation d'Auschwitz. Lors de cette évacuation, le 18.1.1945, la troupe de SS était déjà en pleine désorganisation. Nous en profitâmes pour marcher vers le camp D. Dans la course, un bon nombre d'entre nous furent tués d'une balle; je ne saurais dire combien, pressé que j'étais d'arriver au camp. Tous les détenus du camp D furent amenés au camp principal d'Auschwitz, c'est là que les SS recherchaient, de nuit, ceux qui avaient été affectés aux crématoires et qu'ils pouvaient reconnaître pour avoir fait partie du Sonderkommando. Personne évidemment ne s'est présenté à l'appel. Quiconque était découvert était fusillé sur-le-champ. Mon père et moi, nous nous cachâmes sous un lit. Je ne peux rien dire de plus, sinon que Filip Müller et Bernhard Sakal (qui vit actuellement en Israël et est originaire de Bialystok) ont pu également sauver leur peau.

Il y eut aussi au Sonderkommando II un certain Léon, le cuisinier, Juif polonais qui avait vécu à Paris; il était déchargé du travail général du Sonderkommando, étant affecté à la cuisine des SS. Il ne devait travailler au service des cadavres comme nous tous que s'il y avait vraiment beaucoup de travail. Nous étions très liés et j'ai appris ainsi que Léon avait pris des notes dès le moment où il fut affecté au Sonderkommando. Il a tenu une sorte de journal et noté les crimes des SS, ainsi que les noms de certains criminels SS. De plus, il a ramassé des documents, des passeports, etc., trouvés près des vêtements des assassinés et qui lui semblaient importants. Aucun d'entre nous n'a lu ces notes, mais je savais qu'elles existaient. Le mercredi qui précéda la révolte, j'ai enfoui tous ces documents en un lieu que j'ai soigneusement conservé dans ma mémoire. Les papiers se trouvaient dans un grand récipient en verre (contenance environ cinq litres), qui avait été graissé et hermétiquement fermé. Puis nous plaçâmes ce récipient en verre dans une caisse en béton que nous avions coulée. Cette caisse en béton fut enduite de graisse à l'intérieur, puis fermée au béton. Nous y enfermâmes également des cheveux de cadavres' des dents, etc., mais par principe aucun objet de valeur, afin que ceux qui trouveraient un jour cette boîte ne soient tentés de la piller pour s'emparer de tels objets de valeur. Le rabbin de Makow et Zalmen Rosenthal prirent des notes qui furent enfouies ailleurs -- je ne sais où.

douches à Auschwitz

La chambre à gaz

Pour finir, je voudrais encore décrire comment se passait une action de gazage. Nous avons vu de quelle façon on procédait aux sélections à l'arrivée des convois à la rampe. Ceux qui étaient sélectionnés pour le travail étaient conduits aux sections C et D du camp, ceux qui étaient destinés au gazage étaient conduits au FKL (camp de concentration pour femmes). Ceux qui étaient capables de marcher étaient amenés au crématoire à pied; les autres étaient chargés sur des camions Au crématoire on faisait basculer le camion et on jetait les malades à terre. Une voiture d'ambulance avec la Croix-Rouge amenait les boîtes de gaz. Tous étaient conduits à la salle de déshabillage, les SS leur ordonnaient d'enlever leurs vêtements. On leur disait qu'ils devaient se laver. Auprès de chaque crochet il y avait un numéro et on leur recommandait de bien retenir ce numéro. Tous ceux qui avaient encore des paquets devaient les déposer devant la salle de déshabillage. Des voitures amenaient ensuite ces effets au « Canada ». On commençait toujours par les femmes et les enfants. Lorsque ceux-ci étaient nus, les SS les conduisaient à la chambre à gaz. On leur disait qu'ils devaient attendre que l'eau arrive. Ensuite, les hommes devaient se déshabiller et se rendre également dans la chambre à gaz. Chacun devait nouer ses chaussures et les emporter. Avant de pénétrer dans la chambre à gaz, il devait remettre ses chaussures en passant à deux détenus. La plupart d'entre eux n'ont pas su ce qui leur arrivait. Parfois, ils savaient quand même quel sort les attendait. Alors ils priaient souvent. Il nous était détendu de parler avec les [détenus des] convois. Dès que les femmes étaient déshabillées et dans la chambre à gaz, un kommando de chez nous devait enlever les vêtements et les emmener au Canada; les hommes se trouvaient de nouveau en présence d'une salle de déshabillage vide et propre. Ceux qui étaient incapables de se déshabiller eux-mêmes devaient être aidés par des détenus de notre kommando. Deux détenus étaient régulièrement accompagnés d'un SS. Seuls, les détenus qui semblaient aux SS particulièrement dignes de confiance étaient affectés à ce travail. A chaque action de gazage, plusieurs officiers SS étaient, en plus, présents. Le gaz était jeté, dans notre crématoire, soit par le Hollandais, soit par le « Rouge », qui se relayaient par équipes. Ils mettaient des masques à gaz à cet effet. Souvent, le gaz n'arrivait pas en temps voulu. Les victimes devaient alors attendre assez longtemps dans la chambre à gaz. On entendait les cris de très loin. Souvent, les SS se livraient aussi à des excès particulièrement sadiques. C'est ainsi que des enfants furent fusillés dans les bras de leurs mères juste devant la chambre à gaz, ou jetés contre le mur. Quand l'un des arrivants disait un seul mot contre les SS, il était fusillé sur place. La plupart du temps de tels excès n'avaient lieu que lorsque des officiers supérieurs étaient présents. Lorsque la chambre à gaz était trop remplie, on jetait souvent des enfants qui ne pouvaient plus y entrer par-dessus la tête de ceux qui s'y trouvaient déjà. Du fait de la compression, d'autres victimes étaient tuées par piétinement. Les SS nous répétaient souvent qu'ils ne laisseraient pas survivre un seul témoin.

Cette description correspond en tout point à la vérité et a été faite en mon âme et conscience.

Les larmes sous le masque.

Sortir du silence après 60 ans, les larmes sous le masque.

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Cette vidéo est très émouvante, c'est l'histoire d'une petite fille juive qui a été séparé de  ces parents et qui a vécu une vie de petite fille chez une dame cruel, pendant 3 ans 1/2, qui a du caché qu'elle était juive, personne ne savait qu"elle était juive.

23:40 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Dietrich Bonhoeffer, la foi contre le nazisme

Dietrich Bonhoeffer, la foi contre le nazisme

Le 4 février 1906, Dietrich Bonhoeffer naissait à Breslau. Son père était psychiatre. Il était le sixième d’une famille de huit enfants.

Son enfance a été heureuse. Très doué, il passe son baccalauréat à 16 ans, puis part étudier la théologie à Tübingen, puis à Berlin. Son but est de devenir pasteur luthérien. Sa famille n’est pas très heureuse de son choix mais le respecte.

Très jeune, Bonhoffer écrit de brillantes thèses universitaires, et devient enseignant.

Ce qui l’intéresse, parallèlement à son enseignement, c’est le mouvement oecuménique. Au contact des églises étrangères, son esprit s’ouvre, des Etats-Unis à l’Espagne, il rencontre des gens de toutes les couches sociales. Il s’engage auprès d’enfants défavorisés dans une banlieue de Berlin. En 1933, il a 25 ans. Il est ordonné pasteur.

Il aurait pu avoir une vie tranquille comme pasteur et professeur d’université. Sa cohérence intérieure l’en a empêché car il n’était pas un homme à se taire. Pour lui, être chrétien, c’est agir, c’est lutter contre l’injustice, contre l’inhumanité et contre la haine. Pour lui, un croyant doit résister à toute forme de totalitarisme, il ne peut pas être un spectateur de ce qui se passe dans la société. Il doit devenir un acteur.

Dietrich Bonhoeffer fut l’un des fondateurs de l’Eglise confessante, cette partie de l’église allemande qui s’opposait soit à alliance avec le nazisme, soit à une neutralité à son égard. En 1939, il part pour les Etats-Unis pour donner une série de conférences. Il aurait pu rester là-bas et aurait eu la vie sauve, mais il réalise que c’est en Allemagne qu’on a besoin de lui et il rentre, pour «entrer en résistance», alors que la guerre commence.

Durant quatre ans, il parle et écrit avec autorité contre le nazisme, il aide les groupes de résistance, tout en approfondissant sa foi et sa théologie. Entre autres, il crée et anime un séminaire dans la semi-clandestinité, en complète opposition avec les dirigeants de l’Eglise luthérienne d’Allemagne de l’époque, qui soutenait en grande partie le régime hitlérien, Bonhoeffer ne voulait pas seulement prêcher l’Evangile, il voulait le vivre, même au péril de sa vie, en s’opposant à Hitler et en aidant les juifs dans leur fuite.

Il écrivait: «L’Eglise n’est réellement Eglise que quand elle existe pour ceux qui n’en font pas partie» et, plus loin, «le devoir inconditionnel de l’Eglise est de s’occuper des victimes de tous les systèmes sociaux, même s’ils n’appartiennent pas à la communauté des chrétiens

Le 5 avril 1943, Bonhoeffer est interné à la prison de Berlin-Tegel ou il passera 18 mois. Il y est relativement bien traité car on manque de preuves contre lui. Il peut lire, prier, étudier et écrire à son entourage. Mais suite à l’attentat contre Hitler le 20 juillet 1944, Bonhoeffer est mis au secret puis emprisonné au camp de concentration de Buchenwald. puis de Flossenbürg. Le 9 avril 1945, il est condamné à mort et pendu avec d’autres membres de la résistance à l’âge de trente-neuf ans, peu avant l’armistice.

Bonhoeffer a certainement dû souffrir beaucoup, lui qui s’était fiancé trois mois, avant son arrestation. Il vit une première période d’engourdissement, comme il le dit lui-même, puis il se reprend à espérer et il devient très créatif et s’exprime avec une audace nouvelle. Mais, en automne 1944, lorsqu’il est transféré en camp de concentration, il laisse un dernier message à l’intention d’un ami: «Dites-lui que pour moi c’est la fin, mais aussi le conmencement. Avec lui, je crois au principe de la fraternité chrétienne universelle qui est au-dessus de toutes les haines nationales et que notre victoire est certaine!»

Sa vie, ses écrits, ont eu un grand impact dans de nombreux pays!

Le message de Bonhoeffer, c’est tout d’abord un message de grandeur de l’être humain. Il nous rappelle que certains hommes et certaines femmes sont prêts à payer de leur vie leurs convictions, qu’ils sont prêts à mourir, non pas dans un attentat suicide pour en faire mourir d’autres, mais au contraire pour sauver des vies.

C’est bienfaisant de penser à cela alors que les tueurs font la une des journaux! Il nous rappelle aussi la force que peut apporter à un être humain une échelle de valeur claire qui l’amène à être cohérent. à s’insurger contre le totalitarisme qui ronge la société. Jamais il ne s’est tu. Les compromis, ce n’était pas pour lui! Etre chrétien dans la théologie qui était la sienne, c’était être responsable! Pour lui, la foi n’avait de sens que lorsqu’elle invitait l’être humain à des actions responsables et libres.

Que l’on soit croyant ou non, le simple fait d’être un être humain nous sollicite quotidiennement à prendre position: à oser s’affirmer, à oser parler, à oser agir. Comme l’écrivait Pretruska Clarkson, une auteure britannique: «Il n'y a pas de témoin innocent!» Ce qui se passe autour de nous, cela nous concerne.

Un autre résistant, le pateur Mafflu Niemöller a écrit cette phrase télèbre: «D’abord ils sont venus pour les juifs et je n’ai rien dit je n’étais pas juif. Puis ils sont venus pour les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste. Puis. ils sont venus pour les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas membre d’un syndicat. Puis ils sont venus pour moi... et il ne restait plus personne pour parler en mon nom

Dietrich Bonhoeffer, Henri Mottu, Ed. du Cerf, 2002

Le prix de la grâce, Dietrich Bonhoeffer, Ed. du Cerf, Genève, Labor et fides, 1985  Source: Rosette Poletti, Le Matin Dimanche - dimanche 10 août 2008

23:36 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : buchenwald, concentration, camp, juifs |  Facebook |

04/02/2010

La vie après la Shoah

La vie après la Shoah

Extrait du film « La vie après la Shoah» de Francis Gillery

Année : 2009
Durée : 90 minutes
Production : Antoine Casubolo Ferro / Ugoprod

La libération des camps ne doit pas être confondue avec la fin du cauchemar des déportés. En France, pourtant terre d’accueil des juifs, un fond d’antisémitisme persistant contraint les rescapés à s’enfermer un peu plus dans leur mutisme. Aujourd’hui encore, toujours hantés par ce qu’ils ont vécu et enduré dans ces camps de la mort, ils n’ont pas d’autre choix que celui de transmettre ce lourd héritage à leurs enfants. Ce film s’inscrit donc dans l’histoire de l’après Shoah et pose la question du retour des survivants juifs à une vie ordinaire.

Comment continuer à exister ? Comment retrouver l’envie de vivre au milieu de ce monde en ruines de l’après-guerre ?

Qui pouvait entendre l’indicible, comprendre l’inimaginable ? Les rescapés des camps de la mort se sont alors réfugiés dans le silence.

Il aura fallu des décennies pour qu’ils acceptent de parler de cette période. Ce film, recueil de témoignages de survivants et d’interviews d’historiens, propose un regard inattendu sur cet épisode encore trop méconnu de l’Histoire.

commentaire: source Juifs org

22:00 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : shoah |  Facebook |

01/02/2010

Comment, je me suis libéré de l'enfer d'Auschwitz.

Comment je me suis libéré de l'enfer d'Auschwitz, par Samuel Pisar

LEMONDE.FR | 29.01.10 | 21h22  •  Mis à jour le 29.01.10 | 22h08

 

Il y a soixante-cinq ans, jour pour jour, les soldats russes du maréchal Joukov libéraient Auschwitz, pendant que les armées alliées, sous le commandement du général Eisenhower, s'approchaient de Dachau. Pour un rescapé de ces deux enfers, d'être encore vivant et bien portant, avec une nouvelle et heureuse famille qui ressuscite pour moi celle que j'ai perdue, est franchement un peu surréaliste. Quand je suis entré, en 1943, à 13 ans, dans le sinistre abattoir d'Eichmann et de Mengele, je mesurais mon espérance de vie en termes de jours, de semaines tout au plus.

 

En plein hiver 1944, la tuerie à Auschwitz atteignait son paroxysme, engouffrant Juifs, bien sûr, mais aussi Tziganes, dissidents politiques, prisonniers de guerre, résistants ou homosexuels. Ailleurs, tout le monde sentait déjà que la seconde guerre mondiale touchait à sa fin. Mais nous, dans les camps, nous ne savions rien.

Nous nous demandions : qu'est-ce qui se passe dans le monde extérieur ? Où est Dieu ? Où est le pape ? Est-ce que quelqu'un là-bas sait ce qui nous arrive ici ? S'en préoccupent-ils ?

Pour nous, coupés du monde, la Russie était quasi défaite. L'Angleterre se battait, le dos au mur. Et l'Amérique ? Elle était si loin, si divisée. Comment pouvait-elle sauver notre civilisation face aux forces invincibles du mal absolu, avant qu'il ne soit trop tard?

La nouvelle du débarquement allié en Normandie mit longtemps à pénétrer jusqu'à nous, à Birkenau. Les rumeurs que l'Armée rouge avançait sur le front de l'Est semblaient aussi trop belles pour être vraies. Mais, alors que le sol se dérobait sous leurs pieds, la nervosité de nos geôliers devenait de plus en plus palpable. Les chambres à gaz vomissaient à présent feu et fumée, plus que jamais.

Un matin gris et glacial, nos gardes nous ordonnent de nous aligner, leurs chiens sauvages à l'appui, et nous chassent à travers le maudit portail du camp, avec son slogan tristement célèbre : "Arbeit macht frei" ("Le travail rend libre"). Ceux parmi nous qui étaient encore aptes aux travaux forcés seraient évacués vers le cœur de l'Allemagne. J'étais ivre d'anticipation. Le salut semblait si proche, et encore si loin. A la dernière minute, ils vont certainement nous tuer tous. La solution finale doit être achevée. Les derniers témoins vivants doivent être liquidés. Comment tenir un peu plus longtemps ? J'avais 15 ans, à présent, et je voulais vivre.

Nos marches de la mort, d'un camp vers l'autre, continuaient jusqu'à ce que nos tortionnaires et nous commencions à entendre des explosions distantes, qui ressemblent au feu de l'artillerie. Un après-midi, nous sommes rasés par une escadrille de chasseurs alliés, nous prenant pour des fantassins de la Wermacht. Pendant que les SS se jettent à terre, leur mitrailleuses tirant dans tous les sens, quelqu'un près de moi hurle : "Fuyez !" J'arrache mes sabots de bois et m'élance désespérément vers la forêt. Là, je me cache, avec quelques camarades, pendant des semaines, jusqu'à ma libération par une compagnie de GI américains. Oui, le miracle s'est produit. Je suis libre. Mon calvaire, mon duel acharné avec le destin est terminé. Mais pourtant ce n'est pas encore le happy end. Soudain, je me trouve face à un insupportable moment de vérité. Je prends conscience du fait que je suis irrévocablement seul. Que je suis l'unique survivant d'une grande famille. Que tous les garçons et filles de mon école – littéralement tous – ont également été exterminés, avec le million et demi d'enfants qui ont péri dans l'Holocauste. Tous ces enfants qui n'ont pas vécu, ces écrivains qui n'ont pas écrit, ces musiciens qui n'ont pas joué, ces savants qui n'ont pas inventé, et qui auraient tant enrichi notre monde.

Et moi, que vais-je devenir ? Où vais-je aller ? Ma ville natale, Bialystok, est une ruine, occupée par les Soviétiques. Y a-t-il un lieu sur cette terre où je pourrai me sentir chez moi ? Il n'y avait pas encore d'Israël à cette époque ; et le mandat britannique avait scellé les frontières de la Palestine aux émigrants Juifs. Je m'empare d'une puissante moto que j'ai piquée dans une caserne allemande. Je parcours jour après jour les autoroute de Bavière comme un fou, à une vitesse inouïe, souvent avec une fraulein à l'arrière. Je fais du marché noir, achetant des cigarettes aux soldats américains pour les troquer contre de la nourriture et de l'alcool. Bref, je dérape vers l'autodestruction.

C'est à ce moment-là que ma tante française, Barbara, la sœur de ma mère, et son mari, Léo Sauvage, journaliste et correspondant de guerre – eux-mêmes sauvés par les Justes de Chambon-sur-Lignon – me récupèrent des décombres de l'Allemagne. Ils m'amènent à Paris, où je goûte la vraie liberté pour la première fois. Six mois plus tard, je suis expédié aux antipodes, en Australie, pour oublier et me remettre de l'Europe sanguinaire et fratricide de mes cauchemars. Et là commence ma longue et difficile réhabilitation. Peu à peu, je me tourne vers l'avenir. Je comprends que survivre physiquement ne suffit pas. Qu'il me faut survivre moralement, spirituellement et intellectuellement aussi. Que la destruction pratiquée par le IIIe Reich sur moi et sur mon peuple doit s'arrêter.

C'est avec une détermination sans bornes que je recommence à pomper mon adrénaline. Cette fois, dans une toute autre dimension, mais avec la même énergie du désespoir, comme si ma vie en dépendait à nouveau. Je rattrape rapidement les six années de scolarité perdue. Et par la suite, les universités de Melbourne, de Harvard et de la Sorbonne font le reste. A 25 ans, à peine neuf ans après ma libération, je suis attaché aux Nations unies à New York, puis conseiller juridique au cabinet du directeur général de l'Unesco. C'est la rage de vivre, d'apprendre et de créer qui m'a porté des bas-fonds de la condition humaine vers quelques-uns de ses sommets. La journée internationale établie par les Nations unies pour commémorer la Shoah est un important relais pour la transmission de la mémoire vers l'humanité, qui en a tant besoin. Mais nous devons non seulement pleurer les morts, mais aussi avertir les vivants contre les nouvelles catastrophes qui nous guettent tous.

Aujourd'hui, nous, les derniers survivants de la plus grande catastrophe jamais perpétrée par l'homme contre l'homme, disparaissons les uns après les autres. Bientôt, l'Histoire va se mettre à parler, au mieux, avec la voix impersonnelle des chercheurs et des romanciers. Au pire, avec celle des négationnistes, des falsificateurs et des démagogues qui prétendent que la Shoah est un "mythe". Ce processus a déjà commencé. C'est pourquoi nous avons un devoir viscéral de partager avec nos prochains la mémoire de ce que nous avons vécu et appris dans la chair et dans l'âme. C'est pourquoi nous devons alerter nos enfants, Juifs et non-Juifs, que le fanatisme et la violence qui se répandent dans notre monde à nouveau enflammé, peuvent détruire leur univers comme ils ont jadis détruit le mien.

La fureur du tremblement de terre en Haïti, qui a emporté plus de cent cinquante mille vies, nous apprend combien la nature peut être cruelle avec l'homme. La Shoah, qui a décimé un peuple entier, nous a appris que la nature, même dans ses moments les plus cruels, est bénigne par rapport à l'homme quand il perd sa raison et ses repères moraux. Après les torrents de sang versé, un élan de compassion et de solidarité pour les victimes, toutes les victimes – soient-elles les victimes de catastrophes naturelles, de haine raciale, d'intolérance religieuse ou de violence terroriste – un fragile espoir surgit parfois ici ou là. Il est difficile de cerner le potentiel pour l'avenir de ces sentiments généreux. Entre-temps, divisés et confus, nous hésitons, nous vacillons, comme un somnambule au bord de l'abîme. Mais l'irrévocable ne s'est pas encore produit. Nos chances restent intactes. Prions que l'homme puisse s'en saisir et apprenne à vivre avec son prochain.

Malgré le cynisme pervers qui est propagé par les démons génocidaires, je me permets de dire : oui, il existe un travail qui rend libre. Il est enraciné dans l'éducation, dans la science, dans la culture et surtout dans la fraternité et la paix.

Samuel Pisar est avocat international, auteur de l'ouvrage Le Sang de l'espoir.


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28/01/2010

Le moment le plus fort du film, Shoah de Claude Lanzmann

 

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Un homme de Corfou déporté à Auschwitz-Birkenau a vu disparaïtre sa femme, ses quatre enfants et son père dans les fours du camp d'extermination.

23:17 Écrit par dorcas dans Témoignages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : auschwitz, extermination |  Facebook |